8 mars 2013 5 08 /03 /mars /2013 09:03

 

grigny-4852--Statue-Femme-et-Enfant.JPGEn France, 85 % des familles monoparentales sont des femmes seules. Trois mères courage témoignent d’une vie quotidienne harassante, élevant leurs enfants avec dignité malgré les difficultés économiques et sociales.

 

«Je suis une guerrière, oui, c’est vraiment ça», dit Arlette. Cette habitante du quartier des Tilleuls, au Blanc-Mesnil (Seine-Saint-Denis), a perdu son mari il y a plusieurs années. Elle a été obligée d’élever seule ses six enfants. Pas de doute, au quotidien, c’est usant. Les tâches sont récurrentes et les angoisses aussi. Arlette a fait le choix d’arrêter de travailler. Elle s’est vite aperçue que, plus elle travaillait, plus elle faisait garder ses enfants. «Quand tu bosses, tu n’as plus accès à certaines aides et tu dépenses tout ton salaire avec la nounou. Même en travaillant, on reste dans les difficultés.» Avec sa gouaille et son franc-parler, Arlette met des mots sur ce sentiment de culpabilité enfoui peu explicité: «Être une maman à plein temps, prendre la place de deux personnes, savoir être juste,donner de l’amour, c’est un combat du matin au soir. Les préoccupations occupent mon esprit en permanence, je me suis beaucoup isolée et je ne savais pas vers qui me tourner pour être soutenue.»

 

"Je me suis retrouvée enfermée avec le bébé, trop isolée"

 

Ce sentiment d’isolement est partagé par Christelle. Cette maman d’une fille de dix ans vit depuis vingt ans dans le quartier des Tarterêts, à Corbeil-Essonnes (Essonne). Elle s’est séparée du père, peu après la naissance de sa fille. La séparation est la cause la plus fréquente de monoparentalité (75%). Les différences avec une famille biparentale ? «On attend de toi un comportement qu’on n’attend pas des hommes vis-à-vis des enfants. Quand un homme ne s’occupe pas de son enfant, ça ne choque personne. Par contre, une femme, on ne lui fait pas de cadeau.»

 

Pour elle, ce n’est pas tant le regard négatif sur son statut de foyer monoparental qui prime mais «quelque chose de pénible sur la vie quotidienne, sur l’argent, sur le boulot». Quand Shaïna est née, Christelle travaillait à plein temps et donnait la moitié de son salaire à l’assistante maternelle. Malgré sa demande de crèche, elle n’a jamais rien obtenu. «Je bossais, je ne voyais pas ma fille et je ne m’en sortais pas avec le Smic, je n’avais pas de quoi vivre. Du coup, j’ai démissionné et j’ai commencé à toucher l’aide de la CAF parent isolé. C’était dur, parce que je me suis retrouvée enfermée à la maison avec un bébé, sans comprendre ses besoins. Pour moi, c’était contre nature de lâcher mon travail pour faire vivre ma gosse. Avec une crèche, tout se serait passé différemment», raconte-t-elle avec amertume.

 

Assurer, quoi qu'il arrive

 

Pour Arlette comme pour Christelle, les institutions n’accompagnent pas correctement les familles monoparentales. Et même parfois, leur compliquent la vie. «Après les trois ans de ma fille, ma situation a changé puisque je ne percevais plus les aides parent isolé, se souvient Christelle. J’avais entamé une formation et j’ai eu le malheur de demander le RMI, ça a posé un tas de problèmes. Ils me l’ont refusé. J’étais désespérée, sans revenus. J’ai même envoyé une lettre au président de la République!» En revanche, elle remercie la PMI (protection maternelle et infantile) du quartier, qui, dit-elle, l’a sauvée. «Mon isolement a failli me faire exploser. Ma gamine me sollicitait 24 heures sur 24. À la PMI, les puéricultrices et les médecins m’ont permis de prendre du recul. J’ai dû faire face à trois décès et ma fille n’a pas supporté. À deux ans, elle ne parlait pas, elle était en souffrance et moi aussi. Avec le pédopsy, j’ai déposé mon tas de soucis et il m’a déculpabilisée. C’était une question de vie ou de mort.» Pas question d’être malade, pas question de flancher: «Ton gamin est malade, tu dois assurer, quitter ton boulot et t’en occuper, tout repose sur tes épaules», explique Christelle. David Puaud est éducateur de rue dans le quartier populaire d’une ville moyenne. Sur le terrain, il observe un isolement social et des difficultés à assurer la vie quotidienne des enfants. «Les déboires familiaux et ennuis scolaires-judiciaires cumulés par les enfants font que le parent se retrouve dépourvu de relais amicaux. Seul, il consacre davantage d’énergie à faire les liaisons avec les structures sociales, le CPE du collège, les éducateurs spécialisés ou le juge pour enfants», analyse-t-il.

 

2,8 millions d'enfants vivent dans des familles monoparentales

 

Car devoir prouver sans cesse une situation de fragilité est vécu comme une humiliation supplémentaire. Arlette garde un mauvais souvenir de ses rapports aux institutions: «À la CAF, il faut tout le temps se justifier. J’ai été aux Restos du cœur, et là-bas aussi il faut s’expliquer, raconter sa vie et prouver. D’emblée, je me sentais perçue comme coupable parce que je venais leur demander de l’aide…» En France, le nombre de familles monoparentales est en constante augmentation. En 2009, selon les chiffres d’un avis du Haut Conseil de la famille (HCF), on comptait 1,9 million de foyers monoparentaux et 2,8 millions d’enfants de moins de vingt ans en monoparentalité. Audrey vit dans le quartier nord d’Amiens, elle y élève seule son fils âgé de cinq ans. Elle s’est séparée de son compagnon peu après la naissance du bébé. « Il ne m’aidait pas du tout et ne s’occupait pas du petit. En gros, je ne pouvais pas compter sur lui. J’ai préféré assumer toute seule.»

 

 

« Je jongle comme je peux »

 

Audrey a le sentiment de faire famille et ne se sent pas stigmatisée. Dans son entourage, elle fait la liste de nombreuses situations familiales très désespérées, notamment les cas de très jeunes femmes qui se retrouvent enceintes sans le vouloir et qui peuvent être mises à la rue par leurs proches. « Je trouve qu’il faut être sacrément costaud pour affronter la vie de tous les jours. Moi, je pense que j’ai du caractère mais ça ne m’empêche pas de craquer parfois… Il y a les difficultés financières mais il y a aussi les coups durs, la perte d’un parent. Les jeunes filles que je connais étaient perdues avant leur grossesse et le sont encore plus avec un bébé. » Audrey paie un loyer de 200 euros par mois et touche avec les aides pas plus de 530 euros: «C’est très serré. Je jongle comme je peux mais je fais en sorte que mon fils ne manque de rien », soutient-elle. Depuis quelques mois, cette maman de trente-deux ans suit une formation en cuisine et vient de décrocher un contrat d’insertion à mi-temps. Sauf qu’Audrey s’inquiète déjà des modes de garde. Pour se rendre à son travail, elle n’est pas assurée d’avoir un véhicule. Ces galères cumulées ne favorisent pas l’entrée des mères dans le monde du travail. Il est dès lors peu étonnant que le taux de chômage de ces familles soit deux fois supérieur à celui des mères en couple.

 

"Heureusement, il n'y a pas que des difficultés..."

 

La vie de maman célibataire est une veille continue. Comme Arlette, Audrey a la sensation de porter sa famille à bout de bras: «C’est moi qui fais tout. Tu te couches le soir, tu penses déjà aux difficultés du lendemain. Mon sommeil est très léger, mon cerveau est en veille. Je ne me repose jamais totalement. Mais c’est aussi mon fils qui me fait tenir. Et, heureusement, il n’y a pas que des difficultés. Il y a aussi beaucoup de bonheurs

 

Ixchel Delaporte

photo DR

 

 

La monoparentalité en quelques chiffres :

  • Une famille sur cinq est monoparentale. Leur nombre a été multiplié par 2,5 depuis 1968.
  • 85 % des foyers monoparentaux sont constitués d'une femme et d'un ou plusieurs enfants. Les hommes sont de plus en plus nombreux (15%).
  • Près de 75% des situations de monoparentalité sont dues à une séparation, 15 % à la naissance d'un enfant en dehors d'une vie commune, 11% à un veuvage.
  • Le taux de pauvreté des familles monoparentales (32,2%) reste trois fois plus élevé que celui des couples ayant des enfants (11%).
  • 15 % des mères seules sont au chômage (dont 57 % en chômage longue durée), contre 8% pour les mères en couple.
  • En 2010, 41% des enfants de moins de 18 ans vivant dans des familles monparentales se situent sous le seuil de pauvreté, contre 20 % pour l'ensemble des enfants.
  • La durée moyenne de la monoparentalité est de 7 ans, chiffre qui augmente lorsque la mère est laissée seule dès la naissance de l'enfant.

 

 

 

Quand la maternité prend l’empreinte du déracinement


À la PMI du Franc-Moisin à Saint-Denis, le psychologue Taoufik Adohane donne des consultations depuis vingt-cinq ans. Reportage.

 


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Tout le monde connaît la PMI. Située en plein cœur du quartier populaire du Franc-Moisin, à Saint-Denis (Seine-Saint-Denis), la protection maternelle et infantile occupe le rez-de-chaussée d’un des immeubles. Ici, le calme est à peine troublé par les pleurs lointains des nouveau-nés. Dans la salle d’attente aux couleurs pastel, décorée de dessins d’enfants, des mamans avec leur progéniture, âgée de quelques mois à six ans, viennent pour le rendez-vous fixé avec le médecin, la puéricultrice ou le psychologue. Au fond, un tapis pour les bébés et, dans un recoin, hors de portée des parents, les enfants ont accès à une cuisine et à une pouponnière miniatures. «C’est un coin où ils sont tranquilles, les petits garçons peuvent jouer à la poupée et au marchand de légume s’ils le souhaitent», murmure une puéricultrice. Dans une pièce, un peu éloignée de la salle d’attente, Taoufik Adohane (1) reçoit les mamans «en devenir» qui le souhaitent. Pour ce psychologue, la PMI est une des rares institutions de la République à accueillir l’être humain. «C’est un gîte de jour, une halte où l’enfant se retrouve à jouer, à expérimenter. Beaucoup de petits restent la majorité du temps allongés dans les poussettes.»

Taoufik Adohane a sa méthode : il ne propose pas de rendez-vous fixe. Mais il est toujours présent pour qui voudrait prendre le temps de parler. Une offre précieuse. Peu de ces femmes qui se sentent «seules au monde» ont l’occasion de se raconter. «Les femmes que je vois sont effectivement le plus souvent seules et pour beaucoup déracinées. Je me souviens d’une, en particulier, venant du Congo, arrivée en Belgique puis en France. Elle se comparait à un fantôme, ce qui n’est pas sans lien avec l’absence de papiers. Ces femmes sont des mères à tout faire très tôt, vivant dans le système D et affrontant toutes sortes de risques.» Dans ce quartier où logent près de 10 000 habitants, avec près de 59 nationalités différentes, on compte environ 7 % de familles monoparentales. Mais la PMI est fréquentée par des femmes venant de villes voisines et habitant de manière transitoire dans des hôtels de fortune. La langue les isole et l’exil devient un enjeu majeur. «Je discute avec des femmes qui viennent d’un ailleurs qu’elles ont perdu, qui les a parfois cabossées culturellement. Elles vivent comme des survivantes, rejouant des ruptures filiales qu’elles ont elles-mêmes subies.» Alors, le psychologue utilise toutes sortes d’images. Celle du trou fonctionne car c’est ce que ces mères migrantes ressentent : «La femme transmet un abîme à l’enfant à naître, elle lui transmet cet aspect fantomatique de la citoyenneté.»

Dans le même temps, les femmes qui deviennent mères seules accèdent à un statut nouveau que la société ne leur accordait pas auparavant. «Bien souvent, l’enfant devient un sauveur. La question du devenir de cet enfant est centrale, il devient le fondateur de la lignée. C’est plutôt lourd à porter.» Pour Taoufik Adohane, la vie quotidienne de ces mères célibataires dans des habitats impersonnels contribue au sentiment de déracinement vécu par l’enfant. Pour autant, Taoufik ne noircit pas le tableau : «Beaucoup de ces femmes en errance s’en sortent et ce sont elles qui créent et améliorent leur parcours. Elles cherchent aussi de la reconnaissance et de la dignité dans ce combat quotidien.»


Ixchel Delaporte

photo DR

(1) Auteur d’Itinéraires déracinés : journal de bord d’un psy de cité, L’Harmattan, Paris, 2011.

 

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quartierspop - dans Social
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commentaires

christian lehmann 08/03/2013

Salut à toi, Ixchel. Je vois que tu n'as pas perdu la foi ;-)

Dissertation Services 20/05/2013

your post "Une mère seule, on ne lui fait pas de cadeau... " is quite informative for my research, now I must complete my research for my paper.

Dissertation Proposal 23/05/2013

woow ! Very interesting post I like your website keep up the great posts

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