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20 janvier 2013 7 20 /01 /janvier /2013 23:00

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Sociologues et auteurs de "Refaire la cité", qui vient de paraître aux éditions du Seuil, Michel Kokoreff et Didier Lapeyronnie plaident pour une repolitisation des habitants des quartiers populaires. Outre le diagnostic, ils avancent quelques pistes incontournables pour faire fonctionner au mieux la vie démocratique, à commencer par la valorisation des femmes des quartiers, puis l'adoption du droit de vote des étrangers et enfin, la dépénalisation des drogues douces. Grand entretien.

 

 

 

Les quartiers populaires sont votre terrain de recherche. Pourquoi avez-vous ressenti le besoin de prendre des positions politiques et d'ouvrir des pistes pour refaire la cité ?

 

Didier Lapeyronnie. Il n’y a pas de sociologie qui ne soit politique. Faire de la sociologie suppose toujours de construire un point de vue sur la réalité sociale, donc de prendre une position politique. De plus, en ce qui concerne les cités, la récurrence des émeutes depuis trente ans montre à l’évidence la nature politique de la question. Sans sous-estimer les dimensions sociales et de genre, la ségrégation et les discriminations, nous avons voulu montrer que le problème appelait donc des solutions politiques.

 

Michel Kokoreff. Ce qui est politique, c’est le décalage entre la manière dont on parle en général de ces quartiers et la vie sociale que l’on observe. Ce décalage traverse aussi les habitants de ces cités, leur expérience quotidienne ne correspondant pas toujours au discours qu’ils tiennent, en particulier quand on leur tend le micro... Sa dimension la plus évidente aujourd’hui réside dans le faible impact des politiques publiques sur la vie collective. Ce sont deux mondes qui apparaissent totalement déconnectés. Ainsi, la façon dont la question des violences et des discriminations policières est contournée en France est exemplaire. Pourtant, c’est une question centrale dans les quartiers et pour notre démocratie. C’est pourquoi nous donnons quelques pistes à la fin sur le contrôle au faciès. Autre illustration : à quoi bon maintenir une des législations antidrogues les plus répressives d’Europe si l’usage de cannabis est aussi l’un des plus élevé et la prévention faible ?

 

 

Vous parlez de repolitisation. De quoi s'agit-il ?

 

Didier Lapeyronnie. Le terme politique a une acception plus large que le rapport à l'Etat. Nous plaidons pour que les habitants deviennent des acteurs ou des citoyens actifs, aient la capacité de reprendre le contrôle de leur vie et de leur environnement urbain, ce qui nous semble passer par des formes d'interventions sociales, civiques et politiques dans les quartiers.

 

Michel Kokoreff. On ne cesse de « dépolitiser » les banlieues, par exemple en mettant l’accent sur les responsabilités individuelles et familiales du chômage, ou en considérant les quartiers populaires comme un « désert politique ». Repolitiser le regard, c’est considérer qu’il y a du politique là on ne l’attend pas. Sans adhérer aux partis et aux syndicats, les gens ne cessent de parler de politique, de façon souvent critique. Parmi eux, il y a non pas des militants, au sens ancien, mais des activistes, des gens qui agissent, qui se bougent dans de multiples domaines. Et les problèmes qu’ils posent sont des problèmes généraux : l’égalité des droits, le respect de tous, les luttes pour la reconnaissance. C’est pourquoi le droit de vote des immigrés est un enjeu qui n’est pas que symbolique. Il s’agit de redonner du pouvoir aux habitants en les considérant comme des citoyens à part entière. L'image de citoyens désintéressés par la sphère politique est celle qui est cultivée par les élites.


 

Les quartiers populaires sont-ils la conséquence d'une fabrication collective ?

 

Didier Lapeyronnie. Les quartiers n’existent pas « seuls », en dehors des rapports de pouvoir entre groupes sociaux et urbains, de rapports de classes. Et dans ces rapports, les dimensions symboliques et les représentations sont essentielles. La question de l’image négative est d’ailleurs omniprésente dans l’expérience des gens qui vivent dans les cités et dans leurs propos. Quand ils sont regardés de travers dans les centres-villes, ils finissent par ne plus sortir de leur quartier. Ces images et ces discours négatifs ne sont pas une conséquence du problème mais une de ses dimensions. Par exemple, les émeutes sont constamment considérées comme de la « violence urbaine » ou l’expression de difficultés sociales. Elles se voient déniées toute signification. C’est un peu comme si on nous expliquait que la prise de la Bastille était de la « violence urbaine ». Ces discours et ces images renvoient les gens des quartiers au strict rapport à la norme et refusent de les considérer comme des acteurs ou des citoyens. Le problème n’est pas de dénoncer ces stéréotypes, ce qui serait un peu vain. Il faut comprendre au contraire leur force et leur véracité : le fait qu’ils deviennent une réalité sociale. Les habitants de cités ne contrôlent par leur image et les mots qui sont utilisés pour parler d’eux. Ils ne sont pas propriétaires des définitions, ce qui contribue à les marginaliser. Le rapport au langage et la difficulté à construire sa propre histoire et à la faire reconnaître dans un langage qui soit le sien est au cœur du problème. Les gens disent souvent «  je ne peux pas vivre », « on m'empêche de vivre ». C’est pourquoi, il nous a semblé fondamental d’en appeler à des politiques d’empowerment, c'est-à-dire au fond à la nécessité pour les habitants de se réapproprier leur image et leur langage pour devenir des acteurs individuels et collectifs.

 

Michel Kokoreff. C’est un processus circulaire qu’il s’agit de casser : d'un côté, des facteurs externes produisent de la ségrégation, de la marginalisation et de la discrimination, à travers l'accès à l'emploi, à l'école, au logement et aux services publics (ce qui explique la place de la police dans les quartiers, un des derniers services publics). De l'autre, on est face à une logique d'auto-exclusion. Les acteurs dans les quartiers se bougent en même temps qu’ils font en sorte que ça ne marche pas pour se présenter comme des victimes...

 

 

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Qu'entendez-vous par l'économie morale des quartiers ?

 

Didier Lapeyronnie. Nous avons repris le terme aux historiens marxistes anglais : il désigne la façon dont une population se représente le monde social, s’y situe et définit un ensemble de valeurs et de normes propres dont le non respect engendre colères et émotions. Dans les cités, les gens ne raisonnent pas en termes « sociaux » de lutte des classes mais plutôt en termes d’accès. Leur lecture de leur situation et des inégalités est plutôt « morale » : elle se focalise sur la discrimination qui les prive des mêmes chances. Ils accusent les classes moyennes et supérieures de les maintenir ainsi à l’écart. Ils les jugent corrompues. Face à elles, ils se posent en garant des valeurs : la solidarité, le respect, l’intégrité.

 

Michel Kokoreff. Les gens attendent du respect, car c'est une valeur centrale de l'économie morale des mondes populaires aujourd’hui. Ils ne sentent pas respectés ou considérés par les institutions, les médias, les partis politiques, l’Etat. Les problèmes que vivent les gens sont déniés. C’est vrai des questions de discrimination raciale. Il suffit d'aller dans les quartiers populaires, pour s'apercevoir que les Blancs sont en minorité et qu'il existe une logique puissante de concentration ethnique. Il suffit de passer du temps avec les jeunes pour comprendre la violence des interventions de la police. D'où une espèce de culture du soupçon. Quand on voit les politiques arriver pour les élections locales ou nationales ou dans le cadre d'un grand programme sur la participation citoyenne, c'est le réflexe de méfiance qui prévaut. Autre exemple : les femmes font tourner les quartiers, elles sont partout, on leur demande beaucoup, elles sont souvent à bout. Les hommes, eux, sont bien moins présents, voire invisibles. Les convier à des stages de parentalité et menacer de leur couper les allocations est une profonde injustice. S’appuyer sur elles serait la réparer un peu.

 

 

Vous parlez de ghetto tout au long du livre. A quoi renvoie cette notion ?

 

Didier Lapeyronnie. Le ghetto n’est pas un lieu mais désigne une organisation sociale particulière. Il y a plus ou moins de ghetto dans les quartiers, toute la population n’y participant pas. Le ghetto est le produit de rapports de pouvoir, dont la dimension néo-coloniale est évidente, qui établissent des formes d’enfermement, de visibilité et d’invisibilité, de séparation et d’articulation spécifiques des dimensions de sexe, de genre et de race. Il renvoie à la dimension raciale, et pas seulement sociale, de la ségrégation et de la discrimination que vivent les gens des cités et du contre-monde qu’ils mettent en place. Pour chacun, le ghetto est à la fois une protection collective et une épreuve ou un handicap dans la vie sociale.

 

 

Comment en est-on arrivé là ?

 

Michel Kokoreff. Les causes sont évidemment nombreuses et complexes. Elles sont largement structurelles, liées aux mutations du marché du travail, aux crispations identitaires de toute sorte. Mais la responsabilité des politiques publiques menées depuis trente ans en France est lourde. Prenons la politique du logement. Elle a conduit à la construction de ces grands ensembles et à leur dégradation précoce, à une paupérisation et une ethnicisation avec la logique des bailleurs mais aussi celle des responsables départementaux. A ce titre, l'exemple des Hauts-de-Seine est édifiant : d'un côté, à l'échelle du département, les communes les plus riches ont cherché à se séparer des cas sociaux » et autres « familles à problèmes » vers les communes plus pauvres ; et de l'autre, cet afflux de population s’est s'inscrite dans des programmes de logements sociaux visant aussi à récupérer un électorat populaire. Sauf qu'on s'est vite aperçu que c'était une véritable bombe à retardement. Les gens ont le sentiment d'avoir été parqués et abandonnés.

 

Didier Lapeyronnie. Aujourd’hui, les politiques plaident pour la mixité sociale et la participation des habitants. Mais ces « solutions » n’ont jamais marché. La participation a toujours été l'idéologie de la bureaucratie ou des patrons. C’est d’ailleurs pourquoi, les syndicats ouvriers s’y sont toujours opposés. C'est pour cela que nous défendons l’idée d’un « communautarisme civique », d’une mobilisation active des habitants s’unissant pour la défense active de leurs intérêts. Au XIXème siècle, on n'a pas résolu la question des classes dangereuses en faisant de la mixité sociale ou de la participation mais par les grèves et la formation des syndicats.

 

 

 

En quoi la place des quartiers populaires est-elle centrale dans la société française ?

 

Michel Kokoreff. Il nous semble que les quartiers populaires exacerbent un certain nombre de transformations sociales. Ils sont l’épicentre de tensions et de violences ailleurs à l’oeuvre. Les émeutes de 2005 ont eu le mérite de les rendre visibles. La question est donc de savoir comment éviter de faire les mêmes constats à chaque émeute ou fait divers dramatique. La politique de la ville est un mille-feuille, peu visible, incompréhensible pour les habitants comme pour les acteurs censés la mettre en pratique. Elle contribue à mettre hors jeu les forces vives des quartiers, en les considérant comme différents, voire dangereux. Or il y a des gisements de créativité, un potentiel qui existe et qui peut être un support de l'action publique. Il y a une demande de démocratie, de participation, qui ne soit pas celle du consensus mou et des simulacres de concertation. Il s’agit donc de réintégrer les banlieues dans l’espace commun.

 

Didier Lapeyronnie. Voilà bien longtemps que nous menons des enquêtes empiriques et que nous observons la désintégration de la société française. Les sociologues urbains en sont d’ailleurs les témoins privilégiés. La vieille structure urbaine française, celle des villes moyennes et petites, a éclaté. Les centres-villes sont désertés et les villes s’étalent dans des archipels de lotissements construits autour des centres commerciaux. Les mondes sociaux qu’ils forment sont juxtaposés et n'ont plus de liens les uns avec les autres. Plus généralement, les groupes sociaux se renferment sur eux-mêmes et extériorisent leurs problèmes, comme si les logiques de mise à distance et de séparation avaient remplacé l’articulation des conflits et de l’intégration. Les quartiers de banlieue sont un des symptômes majeurs de cette évolution générale, qui s’observe par exemple dans les discours qui opposent les cités aux zones périurbaines, les « immigrés » aux catégories populaires « françaises ». Elle se traduit aussi par une déconnexion entre les mondes sociaux et le monde politique qui a perdu sa capacité représentative. Les partis sont des machines électorales et en raison du mauvais fonctionnement de la démocratie, notre société devient plus violente et plus inégalitaire. Nous plaidons pour la reconstruction d’un espace politique commun comme condition de la « réintégration » de la vie sociale.

 

Entretien réalisé par Ixchel Delaporte

 

photo Emmanuelle Marchadour

 

 

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