3 août 2012 5 03 /08 /août /2012 13:52

montage.jpg

 

Avec la fabrication, en juillet, d’une carte subjective de leur ville, les habitants de Vieux-Condé se sont pris au jeu, fiers de leur passé minier et de la transformation progressive de leur territoire. Ils sont devenus matière vivante et sensible. Reportage.

 

Les crayons de couleur dansent sur une immense feuille blanche. Amassés autour d’une carte presque vierge, des habitants de Vieux-Condé (Nord-Pas-de-Calais) tracent des lignes, annotent et décrivent des zones. Il faudra réinventer la ville, ses contours, ses immeubles, rebaptiser ses rues, y projeter ses sensations, sans chercher le juste, plutôt viser l’intime. Créer la carte subjective de cette petite ville minière (1) située à quelques kilomètres au nord de Valenciennes, c’est le pari fou que le Boulon, pôle régional des arts de la rue, a demandé à trois artistes du projet de Géographie subjective (2). Enfants, retraités, adolescents, salariés, chômeurs, handicapés mentaux… tout le monde a participé et tout le monde y est allé de sa petite anecdote, de son petit bonheur ou de son petit regret. Ici, la cité Taffin, située en centre-ville. Là, la cité de la Solitude, au nord de la ville, classée «cité remarquable» par l’Unesco. Là-bas, la place de la mairie : le point névralgique de la carte. «Oui, elle doit être grosse sur le plan parce qu’elle est importante, la mairie ! C’est là qu’on va quand on a un problème, c’est là qu’ont lieu les mariages, les baptêmes républicains !» s’exclame une des femmes du centre social venue tracer la carte. Et aussi l’église, originale, à côté de la Solitude, «il y a même des étudiants en architecture qui viennent la voir» ! À deux pas vers le nord, la Belgique : «On sait qu’on y est parce que les opérateurs de portables changent et puis il y a le château d’eau, juste à la frontière.» À l’époque, poursuit une des femmes du centre social, «on allait en Belgique pour rapporter du tabac que l’on cachait dans notre soutien-gorge, le but c’était de ne pas se laisser prendre par les douaniers» ! Alors on baptisera cette route, le chemin des fraudeurs.

 

La mobilité, un vrai problème

 

Banlieue de Valenciennes, Vieux-Condé compte près de 11 000 habitants, 20 % de chômage et 30 % de logements sociaux. Sinistrée par les fermetures des mines, puis par la désindustrialisation, la ville bataille pour garder des usines, comme Agrati, un sous-traitant automobile italien qui a choisi d’y implanter sa plus grande usine en France et son siège social. «Le chômage et la précarité sont plus importants dans le pays de Condé qu’ailleurs. Les lieux d’emploi sont éloignés de plusieurs kilomètres, et il faut une voiture pour s’y rendre. La mobilité est un vrai problème pour ceux qui sont en recherche d’emploi», précise le maire communiste, Serge Van Der Hoeven, très impatient du résultat de la carte. Alors, forcément, sur la carte, les habitants souhaiteraient des zones où il y aurait assez de travail pour tous. Partout des petits chiffres violets devront indiquer le nombre d’emplois créés au kilomètre carré dans le futur : «Beaucoup disent qu’à Vieux-Condé, ce qui a disparu, c’est le travail. On l’attend et on l’espère pour nos enfants.» Le travail, d’accord, mais l’amour  ? Devant la carte, le maire, déterminé, attrape le stylo rouge et entoure la zone des rendez-vous amoureux passés : «C’est juste là, entre l’Escaut et le Jard

La culture ouvrière fait partie de l’histoire intime et collective. En fait, c’est une fierté. «Ici, explique une habitante de la cité Taffin, c’était l’ancienne usine de boulons avec lesquels la tour Eiffel a été construite.» «On pourrait l’appeler Boulon de culture !» lance une autre. «Et puis là, pointe une autre avec son crayon, ce serait la rue des mineurs qui n’allaient pas au discount.» Marquée par la mine, sa cinquantaine de puits et par les effondrements, la ville ne donne que peu d’indices concrets sur son passé minier. Pourtant, tout part de là. Les principales cités, faites de maisonnettes en brique rouge construites par les sociétés minières, en étaient le cœur battant. «Avec les mines, la ville est devenue un gruyère, raconte le maire. Là où avant il y avait des champs à perte de vue se trouve aujourd’hui le grand étang d’Amaury, qui s’est formé à cause d’un affaissement minier après la fermeture de la fosse d’Amaury en 1972

 

"Dans cette fosse, j'ai perdu mon père"

 

Entre le Boulon, lieu culturel, et la salle du club senior, on traverse un bout de la ville, fleurie à souhait de graminées aux couleurs éclatantes. Pas un rond-point, pas un trottoir, pas une devanture de maison sans ses coquelicots rouge vif. C’est que Vieux-Condé est devenue un petit écosystème, avec son jardin pédagogique, botanique et expérimental. Comme chaque mercredi, Falkine et Marguerite jouent au scrabble. Catherine Jourdan, une des trois artistes, est venue les interroger sur leur perception de la ville. Avant que ces trois derniers arrivent à Vieux-Condé, des questionnaires ont été distribués et diffusés dans toute la ville, de façon à recueillir les premières impressions. Parmi les sons, le bruit sourd de la mine arrive en tête. Pour ces deux retraitées, dont l’une est veuve de mineur, les cités étaient plus conviviales dans le passé : «Quand on était petits, on rentrait le charbon, on faisait des soirées d’hiver avec les voisins. L’été, on sortait sa chaise sur le pas de la porte, on tricotait. Tout le monde se connaissait.» Sur la carte, la mine aura une belle place avec ses anecdotes. On pourra y lire : «Dans cette fosse, j’ai perdu mon père» ou bien : «Ma mère était lampiste, autant dire que la lampe c’était la vie. On savait qu’un mineur était remonté du fond grâce à la lampe qu’il venait de déposer à la lampisterie.» Là voilà, l’histoire des hommes et des femmes de Vieux-Condé, elle aussi remontée du fond des mémoires.

 

Ixchel Delaporte

photo I.D-S.R

 

(1) Les Vieux-Condéens pourront découvrir 
la carte le 15 septembre au Boulon, centre des arts de la rue, avenue de la Gare 
59690 Vieux Condé - Tél. 03 27 20 35 40.

(2) www.geographiesubjective.org/

Partager cet article

commentaires

aviseur 08/08/2012

C'est pourquoi on aimait leur compter fleurette, aisément et fréquemment. De quoi senfumer les narines et le reste....

http://aviseurinternational.wordpress.com/2012/08/08/la-une-de-keg-des-unes-du-08082012-la-fausse-clarte-maritonienne-comme-base-de-reconquete/

cordialement

Aviseur

Partager cette page Facebook Twitter Google+ Pinterest
Suivre ce blog