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26 octobre 2010 2 26 /10 /octobre /2010 21:08

A Grigny, le dispositif des médiateurs de jour et de nuit, mis en place par la mairie existe depuis onze ans. Il permet de tisser un réseau d'entraide, d'informer et d'accompagner les habitants. Un projet peu ostensible, construit sur le terrain, qui, malgré les difficultés sociales, s'avère efficace. Reportage.

 

 

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Serait-ce possible alors ? A l’heure où le gouvernement lance les « brigades spéciales de terrain » (BST), une police spécifique pour les cités annoncée comme plus « musclée » que les Uteq (unité territoriale de quartier) par Brice Hortefeux, la mairie de Grigny, elle, ne change pas ses équipes de médiateurs de jour et de nuit. Moins médiatique et plus discret, ce dispositif de médiation existe néanmoins depuis 1999 dans la ville la plus jeune et la plus pauvre du département de l’Essonne. Ni policiers de proximité, ni adultes-relais, les médiateurs ont avant tout un rôle de prévention et de déamorçage des conflits. « Nous sommes là justement pour éviter que la police ne vienne », résume Nadine Cornec, responsable des médiateurs de jour.

 

 

 

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Situé à la maison de quartier Pablo Picasso, au pied des tours de Grigny II, le bureau des quatre médiatrices de jour est ouvert toute la semaine. Elles y reçoivent des habitants pour les orienter et les soutenir dans leurs démarches administratives, elles y reçoivent aussi ceux qui se plaignent du bruit et qui n’arrivent pas à dialoguer avec leurs voisins. Nadine Cornec, Zohra Boussaid, Turkan Pekdemir et Stéphanie Bailly se veulent une présence « rassurante et utile » dans la ville. La majorité de leur action va en direction des deux grands quartiers les plus en difficultés : Grigny II (5000 logements) et la Grande Borne (4000 logements). Deux quartiers qui n’abritent pas la même population et qui ne génèrent pas le même type de conflits.

 


 

 

 

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 « A Grigny II, explique Zohra, nous sommes davantage confrontés à des problèmes de voisinage. Les tours vont jusqu’à 13 étages et comportent 8 appartements par palier. Il y a les étages pairs et impairs. Du coup, il arrive que les locataires ne se croisent jamais. » A Grigny II, plus grande copropriété de France, les appartements relèvent du parc privé mais compte 50 % de locataires. Les loyers et les charges sont très élevés. Cette co-propriété reste parfois la seule solution de logement pour des familles modestes en attente d'un logement social. Un boulevard, par conséquent, pour les marchands de sommeil. A l'inverse, à la Grande Borne, la majorité des appartements appartiennent au parc HLM et les immeubles n’excèdent pas les quatre étages. Là, la plupart des habitants vivent en situation de précarité. En moyenne, 60% des ménages avec deux enfants vivent avec 1641 euros par mois. Les loyers n'excèdent pas les 800 euros pour un F4.

 

 

 

Tous joignables par téléphone, les médiateurs sont mobiles et réactifs. Très sollicités, ils sont en contact direct et permanent avec les habitants. Pour leur parler, pas besoin de rendez-vous à la différence des services municipaux. Une fierté pour Nadine Cornec, la responsable des médiatrices de jour, pour qui une simple écoute suffit parfois à dénouer un conflit : « Ce qu'on remarque, c'est une grande solitude. Parfois, les gens nous signale des problèmes de bruit et au final, c'est plus un prétexte pour qu'on vienne les voir, pour les écouter. C'est comme ça qu'on s'aperçoit que les gens ont en réalité des problèmes d'autonomie ou de santé bien plus graves de des problèmes de voisinage ». Diénéba Sacko, médiatrice de nuit, acquiesce : « Pour nous c'est pareil. En hiver surtout, les personnes âgées nous appellent pour des occupations de hall d'immeuble. Souvent, c'est de gens seuls qui ont peur. Du coup, on y va et on discute avec les personnes âgées et les jeunes. Là, je me suis utile ».

 

 

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D'un problème de bruit, les médiateurs se retrouvent à traiter des situations plus personnelles. Exemple avec Madame S. à Grigny II. Locataire d'un F5 à Grigny II, cette maman seule s'est plaint du bruit que faisaient ses voisins du dessus. Et puis de fil en aiguille, elle a exposé sa propre situation. « Le propriétaire de l'appartement qu'elle occupe veut vendre, raconte Zohra. Madame S. a très peur de se retrouver seule avec ses sept enfants sans logement. Elle a fait une demande HLM mais la liste d'attente est longue. Je l'accompagne donc dans ses démarches ». A la Grande Borne, il y a aussi le cas de Madame T., 57 ans, handicapée, qui a perdu son mari. « Elle se plaignait de son voisin, relate Zohra. En fait, elle a très peur de sortir de chez elle. On avait remarqué qu'elle allait faire les fin de marché pour récupérer les restes de légumes. Du coup, j'ai contacté sa tutrice. Et j'ai appris qu'elle vivait avec 70 euros par semaine ». Grâce à l'intervention de Zohra, Madame T. a d'abord pu être hospitalisée et soignée. Puis, elle pourra bénéficier d'une livraison à domicile des repas du midi. Un suivi personnalisé peu ostensible mais bel et bien efficace.

 

En 2007, lorsque les postes de médiateurs de nuit ont été crées, les habitants et en particulier les jeunes les prenaient pour des « balances ». Il leur a donc fallu s'imposer et prouver qu'il ne s'agissait ni de fliquer, ni de dénoncer mais plutôt d'assurer « une veille sociale ». « Nous sommes aussi des habitants du quartiers. Les gens savent donc qu'on n'est pas contre eux qu'on partage les mêmes problèmes quotidiens. Du coup notre intervention est appréciée et mieux comprise que celle de la police », estime Mohamed Abbas, médiateur de nuit depuis 2009. Les huit médiateurs de nuit sont répartis en deux groupes, les uns à Grigny II, les autres à la Grande Borne, et assurent une présence du vendredi au dimanche de 18 heures à 1 heures du matin.

 

 


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Dans la foulée de la médiation de jour, nous retrouvons vendredi soir l'équipe de Grigny II, au 9 square Surcouf, dans leur local. Diénéba Sacko, Idrissa Konte, Aboubakar Sakanoko et Jonas Tienan portent des imperméables bleus. Au dos est inscrite leur fonction de médiateurs de nuit. Mostefa Bensmili, leur responsable, est présent au moment de la prise de service. Les médiateurs de jour lui ont transmis une alerte : la fugue d'un adolescent vivant square Surcouf. Les médiateurs se rendent alors au domicile de la tante du jeune homme. « Comme Madame B. n'est pas rentrée du travail, on laisse un dépliant avec un téléphone, au cas où elle veuille nous joindre directement. A ce moment-là, on reviendra la voir », explique Diénéba. Il est 20 heures, les médiateurs se dirigent vers l'arrêt de bus du 402. Cette ligne dessert Corbeil Essonne, Evry, Grigny, Viry-Châtillon jusqu'à Epinay-sur-Orge. C'est la plus longue du département. Il faut trois heures à un bus pour faire l'aller-retour. Très empruntée, un retard important ou un dysfonctionnement des panneaux horaires génèrent des tensions chez les usagers. Les médiateurs peuvent en avertir la compagnie de bus Tice, partenaire du service de médiation. Il pleut. A l'arrêt de bus, une dizaine de personnes sont agglutinées sous l'abribus. Les médiateurs serrent des mains, discutent avec les gens. Lorsque le bus arrive, ils facilitent la descente. « Parfois, on nous prend pour des contrôleurs mais les gens comprennent assez vite », glisse Diénéba. Devant, au côté du machiniste, Idrissa échange quelques mots. « Tout se passe bien. On dit que c'est une ligne qui craint mais en quinze ans, je n'ai jamais eu de problème », assure le conducteur. Le bus arrive enfin à l'entrée de la cité de la Grande Borne. Les médiateurs reprendront le prochain bus pour revenir à Grigny II.

 

 


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A quelques mètres de l'arrêt de bus, se dévoile progressivement une architecture colorée, munie de fresques et de sculptures, avec des immeubles bas. Le tout forme un triangle d’une superficie de 90 hectares. La Grande Borne, classée zone urbaine sensible, est sortie de terre à la fin des années 60 pour résorber les bidonvilles. Aujourd'hui, la question de la sécurité y est la plus prégnante. « Les mêmes familles habitent ici depuis les années 60. Nous sommes plus souvent confrontés à des conflits entre jeunes qu'à Grigny II, où il y a un renouvellement très fréquent des familles », explique Mohamed Abbas, un des quatre médiateurs de nuit de la Grande Borne. Il est 22 heures. Aux côtés de Mohamed, Sylvaine Audou, Honoré Tagro et Lionel Bilamba rentrent d'une ronde. Mohamed détaille les différentes activités qui rythment leur soirée : «On discute avec les gardiens d'immeuble mais aussi avec les commerçants, on vérifie les structures municipales, on signale les problèmes d'éclairage qui induisent des problèmes d'insécurité ».

Lorsqu'on interroge les médiateurs sur l'utilité de leur fonction, certains exprime un sentiment de limitation. « On se retrouve face à des situations terribles et on sent bien qu'on n'a pas tous les outils pour apporter des réponses plus concrètes », dit Honoré. Parmi les plus jeunes du groupe, Lionel et Honoré connaissent bien les jeunes de la Grande Borne. Lionel a été surveillant dans un collège, et pratique la boxe thaï dans une association du quartier. « On sait ce qui se passe dans la tête des jeunes et on voit sur le terrain que rien ne change, insiste Honoré. Ils sont toujours confrontés aux problèmes de décrochage scolaire et de chômage. » Pour Sylvaine, les médiateurs sont là pour intervenir dans des situations d'urgence. « Parfois, on intervient quand des bagarres éclatent. On peut prévenir les jeunes de ce qu'ils risquent si la police arrive. Ca peut calmer le jeu. A la différence de la police, notre seule arme, c'est la communication. C'est là qu'on voit à quoi on sert ! » En rapport avec les éducateurs du club de prévention, en lien aussi avec les établissements scolaires, les médiateurs passent le relais aux services plus spécialisés. Lorsqu'il croise dans la rue un jeune, dont il sait les difficultés, Lionel l'interpelle et n'hésite pas à le mettre en contact avec le club de prévention. « En général ça permet au jeune de ne pas s'enfoncer

 

 

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Ce mardi après-midi, Turkan Pekdemir, médiatrice de jour, accompagne à la mairie une jeune femme turque qui ne parle pas français. Elle vient déposer un dossier pour avoir accès aux aides sociales. Dans le petit bureau de la mairie, Turkan fait la traduction entre Nadia Larbi, l'agent d'accompagnement social et la jeune femme. « Notre but, explique Nadia, c'est de repérer les personnes qui ont besoin d'aides et qui ne font pas toujours la démarche nécessaire en mairie par peur ou par manque d'information. Les médiatrices nous permettent de repérer ces personnes avec qui elles instaurent un rapport de confiance ». Une circulation des informations précieuse dans une ville qui abrite près de 26 000 habitants de 57 nationalités différentes, dont 11 000 vivent à la Grande Borne et 14 000 à Grigny II.

 

 

 

 

 

img 3390Jeudi matin, c'est jour de marché à la Grande Borne. Turkan et Zohra font leur petit tour hebdomadaire. Munies de leur gilet marron clair estampillé : « Médiation de jour », elles discutent avec les commerçants et échangent deux mots avec les habitants. Elles croisent un des gardiens des immeubles qui entourent la place du marché. « Ce sont nos partenaires privilégiés,explique Turkan. Nous discutons beaucoup ensemble. Comme ils sont quotidiennement là, ils savent ce qui s'y passe ». Sur le chemin du retour, sous une pluie fine, les mamans avec les poussettes vont chercher leurs enfants à l'école. D'autres avec leurs caddies vont faire des courses. Entre deux immeubles aux formes incurvées, une femme d'une soixantaine d'années accompagnée par sa fille s'arrête pour saluer Turkan. La poignée de main est chaleureuse. Puis, la dame prend la médiatrice dans ses bras, semblant reconnaissante. « Ici, c'est un cas de violence conjugale, nous explique Turkan. Cette dame est venue me voir très discrètement pour me raconter qu'elle subissait depuis quarante ans des maltraitances de la part de son mari. Elle veut divorcer et déménager mais elle a peur. La solution que je lui ai proposé c'est de faire une demande de logement avec ses huit enfants. On a entamé les démarches... ». La plupart des médiateurs vivent à Grigny II ou à la Grande Borne. Ils connaissent le terrain, ils connaissent les familles et y ont vu grandir les enfants. Un atout qui leur permet d'être repérés plus simplement et d'inspirer aux grignois plus de confiance que de méfiance.

 

 


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Si la médiation ne règle pas tous les problèmes sociaux, elle permet au moins d'établir et de tisser des liens entre les services municipaux et les grignois. Elle permet aussi de prévenir et de désamorcer des situations de conflit. Si la médiation ne remplace évidemment pas la police de proximité, éradiquée par Nicolas Sarkozy, elle tend pour le moins vers une méthode plus constructive, plus pacifique basée sur la parole, la considération et le respect des habitants de Grigny.

 

Ixchel Delaporte

photos I.D

 

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quartierspop - dans Social
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pekdemir 02/11/2010


félicitation j'avait des doutes sur les journalistes en vert toi je les plus merci beaucoup


TURKAN