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16 septembre 2010 4 16 /09 /septembre /2010 12:06

A l’occasion de la Fête de l’Humanité, j’ai animé un débat sur les discriminations dans les quartiers populaires à l’Agora, le samedi 11 septembre 2010. Parmi les intervenants : Saïd Bouamama, sociologue ; Sabrina Bousekkine, adjointe aux discriminations et à la jeunesse au Blanc-Mesnil (PCF) ; Gilles Poux, maire de la Courneuve (PCF) ; Nordine Nabili, président du Bondy Blog ; François Asensi, député-maire de Tremblay-en-France ; Fabien Truong, professeur de SES en Seine-Saint-Denis ; Bariza Khiari, sénatrice de Paris (PS) et Mohammed Mechmache de l’association ACLEFEU à Clichy-sous-Bois. Voici quelques extraits de ce débat :

 

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Comment analysez-vous la situation des quartiers populaires après le discours de Grenoble de Sarkozy, tenu à l’occasion des émeutes de la Villeneuve en juillet 2010 ?

Saïd Bouamama. La notion même de banlieue nous empêche d’avancer. Elle ne nous permet pas de parler de la réalité sociale de nos quartiers. Ces quartiers sont les quartiers populaires d’aujourd’hui tant en raison des conditions sociales de ceux qui y habitent, tant en raison de leurs origines. Le peuple habite aujourd’hui ces quartiers. Ces quartiers vivent quatre processus qui s’amplifient depuis une trentaine d’années. Le premier, c’est un processus de paupérisation massive. Quand on parle de crise, de taux de chômage, la réalité n’est pas la même partout, ni au niveau du territoire, ni au niveau des classes sociales. Quand on parle de 10% de chômage, en général, on oublie que dans certains territoires, ce taux culmine à 30%. Même chose pour la « reprise économique»,  regardons territoire par territoire, catégorie par catégorie. Il y a un piège à s’en remettre aux moyennes. Second processus : même ceux qui ont la chance d’avoir un travail dans nos quartiers populaires ont des types d’emploi  précaires qui les empêchent de prévoir l’avenir. C’est aussi important que la paupérisation. Un emploi qui ne permet pas de prévoir, de projeter. Troisième processus : les discriminations massives qui touchent ces populations. Un organisme aussi neutre que le Bureau International du Travail (BIT) disait il y a un an et demi, après une enquête en France, que quatre employeurs sur cinq discriminent en fonction de l’origine. A diplôme égal, à qualification égale, quand on s’appelle Mohamed, on a moins de chance que quand on s’appelle Jean-Pierre de décrocher un emploi. Et il suffit d’habiter un de ces  quartiers populaires, sans pour autant être immigré, pour subir cette discrimination. Quatrième processus : l’ethnicisation. Dans les médias, au lieu de parler des réalités sociales, d’expliquer les causes sociales qui poussent des  jeunes à devenir  délinquants, on avance depuis trois décennies des explications culturelles, de type ethniciste. Il y aurait un gène maghrébin de la délinquance, un gène de la démission parentale. On est passé d’une grille sociale de lecture à une grille culturaliste-ethniciste de lecture. On explique ainsi que ce sont les ouvriers, les immigrés qui ne savent pas élever leurs enfants. Il n’y a aucune remise en cause du système social. Il est essentiel de rompre avec ses explications sur les quartiers populaires. La situation s’aggrave dans les quartiers. On ne peut écarter l’idée qu’éclate un nouveau novembre 2005, peut-être plus grave encore. Pourquoi ceux qui nous gouvernent, Sarkozy et sa bande, ont intérêt à laisser pourrir cette situation, à laisser ces quartiers devenir des lieux où plus personne ne sait pourquoi il vit dans la misère. Parce qu’il est important pour eux de créer un clivage, une rupture au sein des quartiers populaires entre ceux qui viennent de l’immigration et ceux qui sont d’immigration plus ancienne. Dans mes calculs, 30% de la classe ouvrière et des employés viennent de l’immigration post-coloniale. S’ils réussissent à nous diviser, aucun changement d’ampleur n’est possible dans notre pays. On ne peut pas changer une société quand 30% de la classe qui a besoin de la changer est elle-même stigmatisée. L’enjeu de la xénophobie d’Etat, du débat sur l’identité nationale, des discriminations qu’on ne combat pas, c’est de créer un clivage au sein des classes populaires pour empêcher qu’ensemble on regarde ensemble les intérêts de nos quartiers populaires et qu’on puisse ensemble porter plainte pour eux.

Gilles Poux. Ces quartiers populaires qui sont l’essentiel d’une ville comme La Courneuve sont victimes d’une politique qui vise à les exclure complètement de notre société. C’est ce qui nous a amené à porter plainte auprès de la Halde. Il y a eu la marche pour l’égalité en 1983, les émeutes de 2005,et pourtant c’est toujours une politique de saupoudrage dont bénéficie ces quartiers.  On donne aux maires des villes dans lesquelles se trouvent ces quartiers quelques subsides en espérant que cela empêchera ces quartiers d’exploser et qu’ils vont arriver à gérer cette misère de façon à ce qu’elle ne dérange pas trop le fonctionnement de notre société. Cette situation est devenue complètement intolérable. Personnellement, je n’ai aucune envie de faire ce qu’on me demande de faire, de gérer de telle sorte que la population accepte de vivre définitivement dans une situation de relégation sociale. Mais aussi parce que j’ai la faiblesse de penser que dans ces quartiers, la diversité des populations – à La Courneuve, il y a 29% de personnes étrangères ( à une génération, on est à 80% de population étrangère) il y a cent nationalités -, cette rencontre, cette mixité sont des atouts pour relever les défis de l’avenir de notre pays. C’est là que se trouve la jeunesse : le taux de natalité à La Courneuve est bien supérieur à la moyenne nationale. La richesse que recèlent ces quartiers, y compris par ses immenses efforts déployés pour sortir des difficultés, est totalement sous-exploitée pour le devenir de la société française. C’est pour cela qu’aujourd’hui je suis persuadé qu’on ne peut pas continuer à gérer l’ingérable. C’est pour cela que la ville de La Courneuve a porté plainte auprès de la Halde pour discriminations sociale et territoriale. Parce qu’en plus, ces quartiers ne sont pas bien traités du point de vue urbain : quand une autoroute passe à La Courneuve, on s’en fout qu’il n’y ait pas de mur antibruit, on considère que ça n’a pas d’importance si les habitants supportent 80 à 90 décibels sous leurs fenêtres. J’ai porté plainte pour dire ça suffit et pour que nous puissions ré-interpeller globalement toutes les politiques publiques, et sortir de cet essaimage à travers les ZUS, les ZEP, qui, au fond, ne sont même pas signe d’égalité de politique publique sur le territoire national. A La Courneuve, une seule école n’est pas en ZEP. En principe, nous devrions pouvoir accueillir tous les enfants entre 2 et 3 ans. Nous ne pouvons pas en accueillir un seul en cette rentrée scolaire. Les écoles sont là mais l’Education nationale refuse de compter ces enfants et de nommer les enseignants nécessaires. Sur toutes les politiques publiques, nous sommes confrontés à ce problème. Les élus, en lien avec les associations, avec les partis politiques, on relève la tête, on dise ça suffit et qu’on apporte notre contribution. Je suis content que le débat sur les discriminations prenne plus d’ampleur dans notre pays. Suite à la plainte que j’ai déposée il y a un peu plus d’un an, nous allons organiser les premières rencontres nationales contre les discriminations, le 5 novembre à La Courneuve, avec des élus de toute la France, des associations, des chercheurs. Pour ensemble faire sens, pour créer les conditions afin d’inverser ces logiques,  et d’arrêter que cette République soit complètement inégalitaire. Que les valeurs fondamentales de cette République – l’égalité entre les citoyens – soient respectées dans ces quartiers populaires. Cette initiative est d’autant plus urgente que cet été les discours de stigmatisation sur les Roms, sur les Gitans, sur les maires responsables de l’insécurité dans leur ville, visaient vraiment à détourner l’attention des gens sur le coupable de la mal-vie, de l’échec scolaire, du chômage, qui ne seraient pas les politiques publiques mais le voisin de palier parce qu’il est d’origine arabe. On sait bien que le fond du problème n’est pas là, il faut donc poser les bonnes questions pour éviter que ces divisions ne prennent le pas, que ces discriminations n’ouvrent des fractures dans notre société qui vont à l’opposé de l’idée que je me fais de la République, de notre pays.

Qu’est-ce qui a changé depuis les révoltes de novembre 2005 ?

Mohammed Mechmache. Les révoltes sociales de 2005 ont avancé des idées fortes comme l’importance primordiale de l’insécurité sociale, la lutte contre les discriminations ou l’échec scolaire. A l’origine de cette révolte, il y a la mort dans un transformateur de deux jeunes : Zyed et Bouna. Pas plus tard qu’hier (vendredi 10 septembre), le procureur de la République a requis un non-lieu contre les policiers qui étaient accusés de non assistance à personne en danger. Cinq ans après les faits, un mois et demi avant la commémoration de leurs décès, et en pleine fête de la fin du ramadan, rendre publique une telle décision est scandaleux. Comment considérer notre pays comme celui des droits de l’homme ? Comment aller faire croire aux jeunes des cités qu’il y a une justice ici ? La discrimination existe aussi en terme de justice. On espère évidemment que la justice rendra finalement une décision juste. Nous espérons aussi que nous n’allons pas nous retrouver seuls à nous battre sur ce front. Parce que l’affaire Zyed et Bouna n’est pas la première de ce genre à être classée. D’autres ont assuré l’impunité pour ceux qui commettent des infractions. Le problème, c’est que ces affaires, ce malaise, ces difficultés existaient déjà quand la gauche était au pouvoir. Le fossé entre les populations des quartiers populaires et la société se creuse depuis trente ans. La politique de la Ville, mise en place il ya vingt ans, ne mène pas à grand-chose. La rénovation urbaine que le gouvernement nous a vendue n’apportera aucune mixité sociale dans les quartiers. Parce que, à Clichy-sous-Bois, où je travaille,  45% des moins de 25 ans sont au chômage, la population n’a pas de transports pour se déplacer, n’ pas accès à l’ANPE. Les discriminations sont bien là, et depuis longtemps. Est-ce que la gauche, de retour au pouvoir, est prête à une rupture nette avec ce qu’on vit, pour créer un réel changement, pour éviter qu’un 2005 se reproduise. Ne pas tomber dans les pièges décrits par Saïd Bouamama, c’est dur parce que nous  ne sommes pas beaucoup aidés.

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Sabrina Bousekkine. Je suis venue pour pousser un cri d’alarme contre les discriminations et dénoncer la politique de l’assimilationisme. Parce que nous sommes arrivés à une situation sociale dramatique. On vous demande de passer à la machine à laver, d’oublier votre culture. On parle de repli identitaire. J’ai un passé, une personnalité, une culture et il faut que je les remette en cause par principe républicain. Cette question d’assimilationisme a pris la forme de la question du voile. Des voix à droite comme à gauche m’ont déçue. On est en train de dresser des murs entre les gens. Il y a des gens issus de l’immigration qui sont français avec une culture, un passé, souvent colonial, qui est lourd à porter. Avec la question du voile, la droite a trouvé une brèche. Elle est dans son discours populiste, stigmatisant. Pour lutter contre les discriminations, c’est lutter pour le droit à la différence. Il faut assumer ce droit à la différence. Les jeunes des quartiers sont dans des postures de révolte parfois violentes mais quand ils subissent tous les jours la discrimination dans le silence, c’est une violence énorme. Non seulement ils vivent les discriminations mais, quand ils s’en plaignent, on leur rétorque ah non, tu ne vas pas encore nous sortir ta posture de victimisation. Quand on est victime de discrimination, on se dit souvent ça doit venir de moi, ça doit être ma faute… J’ai pas de diplôme ou j’en ai trop. En plus, j’ai une gueule de métèque, j’habite le Blanc-Mesnil… Ca fait beaucoup à porter. On peut comprendre que dans les quartiers populaires, il y ait une envie de se révolter. Depuis 2005, dans les quartiers, ça n’a pas trop changé. J’ai le sentiment que ça va éclater à nouveau.  On est toujours dans une analyse individualiste : pour évoquer le chômage massif, on va encore stigmatiser : ils sont fainéants, ils aiment bien l’économie parallèle, les parents ne sont pas assez responsables, ils ne s’occupent pas assez de leurs gosses. Franchement, c’est grave. Venez  voir ces familles monoparentales, ces femmes qui, avec peu de revenus, dans des conditions terribles, élèvent seules leurs enfants.  Non, on ne s’interroge pas sur les symptômes, on préfère stigmatiser, les traiter de racaille, on préfère ethniciser les questions. Nous sommes dans une société réactionnaire, il est temps de se réveiller. Moi, je suis algérienne et française, élue de la République. Quand on m’intime l’ordre de choisir, je ne veux pas. Lycéenne, je n’ai jamais pu lire quoi que ce soit sur la guerre d’Algérie. Il y a en fait toute une génération qui a besoin d’en parler. Sur cette question, la France refuse encore de se regarder en face. Il y a plein de choses que les jeunes issus de l’immigration sont obligés de porter et, quand ils les évoquent, on leur rétorque que ça va, qu’il faut tourner la page, ou qu’il faut parler de la lutte des classes. Evidemment, il faut en parler, on est en plein dedans, ce système, il faut le dénoncer, mais il faut aussi permettre à certains jeunes de retrouver leur place. Leur place à l’école, par exemple : voyez le nombre grandissant de droits de retrait. Ca pose problème. On dit ces gamins sont trop indisciplinés, sont problématiques. Le problème, c’est que ça se multiplie. Ces gosses , après, on les retrouve dans la rue. Il faut qu’on s’interroge.  Tomber dans la délinquance, dans l’économie parallèle, ça relève parfois de la suirvie. On sait qu’il faut trois ans pour verser dans l’économie parallèle, c’est énorme. Tout cela m’amène à penser que les révoltes de 2005 se profilent à nouveau à l’horizon.

Bariza Khiari. Quand on dit que ça fait trente ans que ça dure, c’est vrai que la marche pour l’égalité, à l’époque, a très vite été transformée en marche des beurs. Le marqueur de l’ethnicisation sociale est passé à ce moment-là. La bonne conscience de la gauche était alors la lutte antiraciste. Lutte nécessaire face à la montée du Front National mais pour cette lutte, on n’emploie pas les mêmes outils que dans la lutte contre les discriminations. Les jeunes, à cette époque, réclamait l’égailté des droits et, aujourd’hui, on se retrouve avec des revendications cultuelles. Qu’est-ce que nous n’avons pas fait ? Où la République a-t-elle été défaillante ? Aujourd’hui, nous traversons une période d’islamophobie, de stigmatisation de certaines populations. On se demande quelle minorité sera la prochaine mise en cause par le gouvernement. Tout cela pour masquer l’incurie du gouvernement à régler la question économique et sociale qui devrait être notre seule préoccupation.

En tant qu’enseignant, quelle expérience gardez-vous des ces cinq années passées dans le 93 ?

Fabien Truong. J’ai enseigné pendant six ans en Seine-Saint-Denis. On entend souvent dire qu’enseigner dans le 9-3 c’est très difficile, moi, j’ai trouvé que c’était une expérience très enrichissante. On entend très rarement leurs paroles et comment ils vivent les choses. L’idée de discrimination sous-tend celle que vous valez moins ou que vous voulez moins que d’autres. Les lycéens vivent une situation drôlement paradoxale. A la fois, ils se sentent victimes de stigmatisation et, dans le même temps, je trouve qu’ils sont extrêmement intégrés. Ce sont des élèves qui veulent réussir, qui veulent avoir le bac. Par rapport à ce qu’on peut entendre sur le jeune de banlieue qui voudrait faire sécession, qui serait moins français que les français, je n’ai rien vu de tout cela. Venez assister aux résultats du bac dans un lycée du 9-3 ; on mesure alors ce que les études, ce que le bac, représentent pour ces jeunes et pour ces familles. Ca crie, ça court, ça pleure. Les élèves et leurs familles viennent vous remercier. Tout ça pour vous dire combien ces jeunes sont intégrés dans le système, dans les valeurs de ce que la République leur vend : la réussite à travers l’école. Ils sont parfaitement intégrés mais se perçoivent comme excessivement stigmatisés. Nous avons fait une étude sur 300 élèves d’Aubervilliers et de Stains. Nous leur avons demandé : est-ce que vivre en banlieue, c’est dangereux ? 22% seulement répondent que oui. Deuxième question : pensez-vous que les gens qui ne vivent pas en banlieue pensent que vivre en banlieue c’est dangereux ? 89% répondent que oui. Troisième question : est-ce que vivre en banlieue c’est désagréable ? 69% des lycéens répondent non. Quatrième question : pensez-vous que ceux qui ne vivent pas en banlieue pensent que c’est désagréable de vivre en banlieue ? 72% en sont persuadés. Cinquième question : avez-vous l’impression de vivre dans un ghetto ? Ils sont 22% à le penser. Sixième question : pensez-vous que ceux qui ne vivent pas en banlieue pensent que vous vivez dans un ghetto ? 67% répondent que oui. C’est pour moi la preuve que nous aurions tort d’utiliser ce terme pour parler des quartiers populaires. Les jeunes trouvent plutôt sympathique la vie dans leur quartier mais à la question : voulez-vous quitter le lieu où vous habitez, ils sont 61% à répondre que oui. C’est la preuve qu’ils ne se sentent pas légitimes parce que stigmatisés. Ce qui fait que chez eux il y a toujours une forme de cynisme, ils y croient mais ils ont une grande conscience que pour eux ce ne sera pas pareil. Ils pensent que leur vie dans leur quartier est plutôt sympa mais ils pensent quand même que la vie est ailleurs. En fait, ils sont dans une position intenable, ils sont intégrés mais discriminés. Je veux aussi relativiser la notion d’échec scolaire dans ces quartiers. Quand on regarde les chiffres du ministère, on s’aperçoit qu’il y a 10% de moins de réussite au bac toutes catégories confondues dans le 9-3. Si on rapporte ces chiffres à la structure sociale de ces quartiers, à savoir qu’il y a beaucoup plus d’enfants de la classe ouvrière, on retrouve exactement les chiffres de la moyenne nationale. Ces jeunes ne réussissent pas moins bien parce qu’ils sont dans le quartier, ils réussissent moins bien parce que s’y trouve une concentration de problèmes sociaux et scolaires.

 François Asensi. Mon expérience de maire te Tremblay-en-France et de député de la Seine-Saint-Denis ne me conduise pas à penser que les questions religieuses, que les questions de voile sont au centre des problèmes. Il ne faut pas tomber dans ce piège qui tente à accréditer l’idée que les difficultés en banlieue sont liées aux questions religieuses. La diversité culturelle et cultuelle progresse. A Tremblay, pour la fête de l’Aïd, les musulmans ont cherché une intégration, une ouverture  dans la cité : ils ont organisé une journée porte ouverte de la nouvelle mosquée. Je crois que la question-clé dans la banlieue est celle des discriminations sociales. Les discriminations religieuses ou ethniques, qui existent, mais la question de classe reste centrale. Depuis quarante ans, nous avons assisté à une dérive qui a conduit petit à petit certaines villes de banlieue à se spécialiser, nous avons vu une spécialisation des territoires. Les familles les plus en difficulté se sont retrouvés aux mêmes endroits. Nous sommes victimes d’une politique de classe. A Paris, vous avez 85 médecins pour 10.000 habitants, il y en a 28 en Seine-Saint-Denis. Il y a une librairie pour 3.000 habitants à Paris, il y en a une pour 38.000 habitants dans le 93. La question première posée à la gauche est à mon sens de savoir si elle est capable de porter une véritable révolution démocratique dans les banlieues de manière à promouvoir l’égalité sociale et de lutter contre les discriminations. On a parlé de nous dans les médias à cause d’un reportage scandaleux de TF1. Une véritable mise en scène qui s’appuyait sur le travail d’un « fixeur » comme en Afghanistan. Ga a été pour Tremblay un véritable tsunami politique. Les habitants se sont sentis discriminés et la ville agressée. Ce que j’entendais dans la ville, c’est monsieur le maire, ne vous laissez pas faire ! Malgré les pressions, nous avons porté plainte contre TF1, nous avons saisi la Halde et le CSA. Il y aura un procès et j’espère bien que la ville de Tremblay gagnera ce procès. A cette occasion, nous avons aussi créé l’« académie des banlieues ». En Seine-Saint-Denis, il y a une vingtaine de villes où existent les mêmes souffrances qu’à La Courneuve : à Tremblay, à Aubervilliers, à Montfermeil, à Stains… Donc, nous avons créé une association qui est composée de municipalités qui souhaitent s’engager avec nous pour l’égalité sociale et promouvoir une véritable révolution démocratique dans les banlieues. On va dénoncer la façon dont certains médias parlent de la banlieue, les amalgames qui sont faits, parce que ça aussi c’est discriminatoire.  Nous voulons aussi valoriser ce qui se passe en banlieue. Au-delà des quartiers populaires, nous avons en Seine-Saint-Denis des villes populaires, des villes plurielles, où existent des différences culturelles, des différences de revenus, qui font la richesse d’une ville. Dans nos villes, il y a beaucoup de créativité, mais il y a aussi les théâtres, les conservatoires, des festivals dont on ne parle jamais. Nous avons décidé d’en parler et de porter haut l’espoir en Sein-Saint-Denis.

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Quelle est selon vous la responsabilité des médias ?

Nordine Nabili. La place publique physique a disparu. Aujourd’hui, les grandes institutions, les grands partis politiques, les grands syndicats, les bistrots de quartier,  les endroits où se faisait la politique ont disparu. Tout cela a été remplacé par la place médiatique, par des gens qui ont une armée de conseillers en communication, de gens qui leur expliquent à quel moment il faut réagir, sur combien de temps il faut dire les choses, à qui il faut s’adresser, sur quelle chaîne de télé. L’académie des banlieues vient bien tard. Il va falloir mettre le paquet pour faire en sorte que le cours du fleuve médiatique qui aujourd’hui pollue les quartiers dans lesquels nous vivons. Parce que les gens qui sont à la tête des grands médias n’ont aucun intérêt à dire du bien de ce qui se passe dans vos villes. Soit on est dans l’incantation, soit on prend les vrais armes. La stratégie politique fait qu’aujourd’hui la banlieue populaire est le canard boiteux de tous les castings qui existent. Dans le métro aujourd’hui, un journal qui se réforme et fait sa pub a choisi de mettre en Une un soldat américain qui fait la prière. A chaque fois que l’on veut lancer une nouvelle émission, qu’on veut créer un événement, on convoque la banlieue avec le message implicite que les gens qui habitent en banlieue, ce sont des populations musulmanes. La bataille est loin d’être gagnée mais il ya une… J’ai appartenu à la classe ouvrière. Mon père était un peugeot. Nous étions des peugeot. Jusqu’au jour où mon père a dû partir en retraite (avec 700 euros par mois). A ce moment, je n’ai plus eu d’identité. Je n’appartenais plus à la classe ouvrière et c’est à ce moment-là qu’on m’a renvoyé vers mes origines. Je pense que les partis de gauche, notamment le parti communiste français, ont une vraie responsabilité là-dessus. Dans les années 80, dans ma cité on rencontrait beaucoup de militants ; aujourd’hui, il n’y en a plus. Les partis politiques se sont vraiment désolidarisés de la demande politique qui existait dans ces quartiers. La jeunesse des quartiers n’existe pas pour les partis aujourd’hui. Pourtant, un jeune sur trois naît en banlieue. La France fonctionne aujourd’hui avec les mécanismes des années cinquante. Qui sont les élus au parlement qui pourraient parler de la banlieue ? La demande politique dans les quartiers populaires n’est absolument pas reprise dans les partis politiques, traduite dans les discours politiques. Au Bondy blog, nous avons voulu passer à l’acte. Il est aujourd’hui complètement géré par des jeunes de la Seine-Saint-Denis. Notre association bondynoise fait 700.000 connexions par mois. Il est important que les gens dans les quartiers prennent en main leur information, du début à la fin. Techniquement et financièrement, c’est possible.

Bariza Khiari.  La création de SOS Racisme par le parti socialiste a occulté toute la question des discriminations et de l’égalité. La gauche n’a pas renoncé à transformer la société. Le talisman de la victoire, c’est l’unité. Il faut y travailler parce que Sarkozy est en train d’utiliser, d’instrumentaliser la question religieusepour diviser les Français. Il cherche à créer une situation de tension parce que la droite n’est jamais aussi à l’aise que dans cette situation. Pour exister politiquement, il faut voter. Nous n’avons pas de bombe dans les mains, nous avons le bulletin de vote. Dans les quartiers populaires, il faut encourager les jeunes à aller voter.

Nordine Nabili.  Au moment des trente glorieuses, les travailleurs immigrés maghrébins étaient complètement inscrits dans l'histoire du progressisme de la classe ouvrière. Ils vivaient dans les usines, dans les chantiers, et ils apprenaient à y faire de la politique. Je reviens sur ma petite histoire de Peugeot : les gens qui militaient dans ma cité étaient aussi responsables syndicaux sur les chaînes de Peugeot. Le déclic, en réalité, a eu lieu avec l'arrivée de la gauche en 1981, et surtout avec  la rigueur en 83. Ce n'est pas anodin que la marche pour l'égalité et contre le racisme démarre cette année-là : elle est initiée par une génération qui a entre 18 et 22 ans et qui est la première frappée par le chômage. A chaque crise, les premiers qui passent à la caisse, ce sont les habitants des quartiers, qui ne sont rien d'autre que la classe populaire française. C'est ça la vraie question, et elle est complètement camouflée en France, on n'ose pas en parler, c'est une espèce de secret de famille. Maintenant, il faut crever ces abcès, et soit on les crève de manière intelligente, en éduquant les gens, notamment grâce aux manuels scolaires, en essayant d'apaiser la société sur un certain nombre de questions, soit on attend qu'ils glissent sur cette peau de banane qu'est l'hystérie permanente, pour dire voilà, « ces gens-là ne veulent pas s'intégrer », et quand je dis « ces gens-là », c'est à la manière de Jacques Brel et non pas de Jean-Marie Le Pen. La vraie question en France est une question de légitimité: est-ce qu'on peut aujourd'hui s'appeler Rachid, Nordine, Nasser et se revendiquer français à part entière, ou est-ce que la société française a encore un mal fou à reconnaître qu'on peut être français, et un peu plus épicé évidemment. Quand on est un peu plus épicé on revendique un peu plus de choses, c'est normal, mais la société française n'a pas d'autre choix aujourd'hui, que de trouver une solution, parce que sinon, on va droit dans le mur.

 

Quelle est la responsabilité de la gauche ?

Mohammed Mechmache. Dans les quartiers populaires, l'instrumentalisation opérée par les différents partis politiques a pesé sur la question du vote de ses habitants. Est-ce que cla gauche, si elle revient demain aux affaires, donnera des responsabilités à ces gens des quartiers ? Quand, eux aussi, pourront-ils s'exprimer ? Quels moyens leur donne-t-on pour qu'ils puissent apporter eux-mêmes leurs propres idées ? Le souci, c'est qu'on ne veut les entendre qu'en période d'élections. Et je suis déçu, parce qu'en 2005-2006, on a mené des campagnes pour que les gens s’inscrivent sur les listes électorales. Des gens se sont mobilisés massivement et ont voulu croire en quelque chose. La seule chose  qu'on a vu, c'est des hommes politiques qui allaient se pavaner à la télé, dire qu'ils étaient fiers d'être parvenus à faire baisser les taux d'abstention, mais ce qu'ils ont oublié, c'est que ce n'était pas grâce à eux mais aux mères de familles qui se sont acharnées à réveiller leurs enfants en leur disant « vous voulez nous représenter parce que nous, nous n'avons pas la chance de voter, faites-nous exister par votre bulletin de vote ». Mais il y avait des conditions à cela, et malheureusement, elles n'ont pas été prises en considération, alors qu'on ne vienne pas s'étonner de ce désert politique dans les quartiers. La seule chose qu'a permis cet éveil des consciences, c'est qu'on sait aujourd'hui qu'on n'a plus envie d'être des figurants, on a envie d'être acteurs et auteurs. Et pour que ça puisse changer, il va falloir que dans les partis, ça change aussi, parce qu'on ne nous fera plus le même scénario, parce que c'est une forme de discrimination. Et on la subit à chaque fois. Et on en a marre. Ces derniers temps, ça s'organise, on a pu voir se monter des listes autonomes, alors je veux des réponses sur ce que la gauche prévoit de faire si elle revient au pouvoir. Parce que je le dis et je le répète, en 1983, elle était au pouvoir lorsque les gens des quartiers se sont levés pour combattre la double peine, et ils n'ont pas été entendus. C’est Sarkozy qui y a mis fin, ça ne mange pas de pain. On a une forme de rancune là-dessus, on réclame des comptes. C'est trop facile d'agiter le chiffon en nous faisant peur avec l'arrivée du Front National, parce que ce n'est pas à nous de subir les conséquences des promesses non-tenues.

 

 

Saïd Bouamama. On est entre nous, donc on va pouvoir dire les choses qui fâchent. Pas pour stigmatiser, mais parce qu'il faut avancer. Sur ces questions là, il y a un grand héritage de débats qui n'ont pas été approfondis entre la gauche et les quartiers populaires. Aurions-nous aujourd'hui le débat qu'on a sur la déchéance de la nationalité, sur les Roms, si les immigrés avaient obtenu le droit de vote comme on le leur avait promis dans les années 80 ? C'est dire que tous ceux qui ont été pudiques sur ce débat, tous ceux qui l'ont considéré comme secondaire, se trompent. Ils ont l'impression qu'on va calmer les fièvres de l'extrême droite en cédant à leurs idées, ils font exactement l'inverse : ils créent les conditions pour que ça s'enracine. Maintenant, sur la question des quartiers populaires, nous sommes dans un paradoxe : ce sont les quartiers où il y a le plus de solidarité. Ceux qui vous présentent les quartiers populaires comme des déserts de catastrophes sont des menteurs ! C'est dans ces quartiers qu'il y a encore le plus de vie dans nos pays. Ils nous parlent de quartiers sensibles, vous connaissez des quartiers insensibles ? Personnellement je préfère habiter dans un quartier sensible. C'est là qu'il y a encore les intentions humaines les plus fortes, ce qui ne veut pas dire que ce n’est pas en même temps – et c'est là le paradoxe - dans ces quartiers que le sentiment d'abandon est le plus fort. Or la question qui nous est posée, ce n'est pas tant la misère sociale, elle existait déjà dans les années cinquante, ça n'a jamais été le paradis en termes de consommation. Mais il y avait un lien politique. Un vieil immigré de 82 ans que j'interviewais un jour à Blanc-Mesnil, présent en France depuis 60 ans, a répondu ainsi à ma question « Depuis quand ça ne va pas ? » : « Depuis qu'ils ne viennent plus le dimanche ». Alors moi, étonné, je lui ai demandé « qui ne vient plus le dimanche ? » Il parlait de ceux qui vendaient l'Huma le dimanche. Il ne m'a pas parlé de son niveau de salaire, il m'a dit « Avant, il y avait des gens qui venaient parler avec moi tous les dimanches. » Il faut interroger aujourd’hui les gens pour savoir quel éclairage politique ils veulent avoir. Les quartiers ont été désertés par la dynamique militante, associative… Nous devons les reconquérir par la dynamique militante de mobilisation et d’action.

On est d’accord sur le fait qu’il s’agit d’une question de classe. Mais il convient de regarder les compositions de cette classe et les places différentes au sein de cette classe. Il faut le faire sinon nous allons nous planter. C’est un peu comme avec les féministes au début de leur combat : il s’agissait d’une question de classe mais avec une dimension spécifique. Il ya dans cette classe des catégories qui sont plus stigmatisées que d’autres. Il faut organiser les femmes et les hommes de ces quartiers à partir de ce qu’eux-mêmes mettent en avant. En 2005, la question, en plus de la misère, était déjà celle des discriminations. Si nous ne faisons pas cela, nous ne toucherons pas tous les quartiers populaires. En 2005, dans la foulée des événements, je suis allé au Blanc-Mesnil pour rencontrer des jeunes qui avaient participé aux émeutes et qui étaient capables d’avoir un débat politique. Pour qu’on se rende compte de la nécessité de nous ré-ancrer dans les quartiers populaires, je vous cite trois de leurs phrases. Que disaient-ils ? « On nous traite comme des esclaves, on se révolte comme des animaux ». Ils disaient nous nous considérons comme moins que rien et que la forme de la révolte était liée à la manière dont ils se ressentaient comme perçus. Deuxième chose : un jeune disait « ma mère pleure quand je lui apporte de l’argent », fruit du trafic. Cette mère acceptait l’argent parce qu’elle était dans la misère. Enfin, un dernier me disait : « Saïd, tu es un grand rêveur (je suis parmi les organisateurs de la marche de l’égalité), tu es de la génération Martin Luther King, nous, on est la génération Malcolm X, et nos petits frères, ce sera la génération Black Panthers. Si on n’a pas ça en tête, on va vers d’autres victoires de la droite. Tous les ingrédients sont réunis pour qu’un nouveau 2005 éclate. Il faudra alors - en 2005, j’en ai rêvé – prendre une banderole énorme aavec le mot d’ordre « vous êtes nos enfants et aller du centre de Paris en Seine-Saint-Denis. Je suis sûr qu’en 2005 une telle initiative aurait fait bouger la posture de ces jeunes mais ni la CGT, ni le PCF, ni l’extrême-gauche n’a fait ce geste de dire : nous ne sommes pas d’accord avec votre forme de révolte mais vous êtes nos enfants. La prochaine fois, allons vers les émeutiers pour leur dire nous sommes avec vous.

 

 

photo-4.jpgGilles Poux. J’ai le sentiment que dans les années 80-90 nous avons manqué de cette capacité de nous tourner vers ces quartiers populaires. Nous y étions implantés, nous passions à côté de jeunes qui avaient des exigences fortes, nous avons eu des difficultés à nous adresser à eux. Nos chemins ont divergé. A côté de cela, la paupérisation se faisait plus grande et de nombreux militants les ont quitté parce qu’il devenait de plus en plus difficile d’y vivre. Nous avons là, historiquement une responsabilité. Pas comme coupable, parce que les coupables sont ceux qui ont mené une politique qui nous a amené à la situation actuelle, mais nous n’avons pas été à la hauteur des enjeux dans ces quartiers. C’est aussi pour cela que j’ai dit ça suffit, nous portons plainte, parce que j’ai conscience de ce déficit là et qu’il faut reposer ces questions de fond : quelle politique de notre société par rapport à l’ensemble de ces quartiers pour offrir une alternative. Quels moyens on met dans ces quartiers pour permettre à ces populations de pouvoir à nouveau espérer dans la République française ? Il y un enjeu fondamental qui nécessite d’avoir le courage d’aller chercher l’argent là où il est et d’arrêter de mettre en avant  les contraintes de Bruxelles, de la bourse… pour justifier la petite politique de la ville que nous connaissons aujourd’hui. Il faudra le courage de poser quelles sont les exigences dont ces quartiers ont besoin en terme d’aménagement, d’école, d’insertion, d’accès à l’emploi.

Quant nous avons baptisé la rue du 17 octobre 1961, de vieux algériens que je connaissais depuis vingt ans sont venus me dire, pour la première fois, qu’eux aussi avaient été jetés à la Seine.  Ces ressentis que les parents ont vécu sont transmis aux enfants contribuent au fossé générationnel dans nos quartiers. Tout cela est devant nous et c’est tout cela que la gauche a la responsabilité de relever. Pour y parvenir, il faut qu’élus et militants redescendent dans ces quartiers. Si les élus, les partis, les syndicats contribuent à reconsidérer, dans leurs interventions, ces gens comme respectables, à redonner de la fierté, de la légitimité à ces gens, on peut créer un mouvement social qui permette de bousculer les choses.

   

En tant que militante du parti communiste, que pensez-vous de son action dans les quartiers ?

 

Sabrina Bousekkine. Je suis encartée au parti communiste et j’en suis fière. Cela me permet de vivre tranquillement les critiques. C’est rassurant que des gens aujourd’hui apportent des critiques, abordent les questions qui fâchent. On ne peut plus débarquer dans les quartiers populaires seulement en période électorale. Il faut inventer de nouvelles formes pour faire de la politique dans les quartiers. Il faut aboutir à une vraie reconnaissance sociale des jeunes. On ne peut pas se contenter de rester dans les discours ou des formes plan-plan. Il y a des choses à inventer. Revenir à des questions qui concernent les gens des quartiers, c’est fondamental. Ca passe aussi par la reconnaissance sociale et le respect.

 

 François Asensi. Je pense que la mère des discriminations, c’est la politique de classe qui est imposée à ce pays. Après, les discriminations existent. L’ouvrier qui s’appelle Nordine n’aura pas les mêmes chances de trouver un travail que celui qui s’appelle Lucien. Il n’aura pas les mêmes chances s’il vient de Seine-Saint-Denis. Sur la composition des listes, il y a eu des progrès, mais il est vrai que les listes à gauche sont encore trop blanches. Maintenant, ici, on parle de la gauche. Mais pour moi, il y a des gauches, celle qui accompagne le capitalisme et celle qui se bat pour une transformation sociale. C’est une différence importante. Un seul exemple : sous le gouvernement Jospin, le groupe communiste a utilisé sa niche parlementaire pour présenter sa proposition de loi pour le vote des immigrés.  On nous a expliqué que le pays n’était pas mûr, on l’a retirée, hélas. Il faudrait une clarification sur cette question. Je dépose, dès lundi, une proposition de loi au nom de l’académie des banlieues pour ajouter à la constitution les discriminations de lieu et de résidence qui n’existent pas pour l’instant.

 

Saïd Bouamama. Il n’y aura pas de changement si on pense les maghrébins d’un côté et nous de l’autre. Ils ont réussi sur ce plan. La fonction sociale de ce discours est de diviser ce qui devrait être uni et unir ce qui devrait être divisé. Les discriminations ethniques jouent un rôle social, économique et idéologique. Il ne s’agit pas seulement de racisme individuel, ça sert à quelque chose dans la société. S’il réussisse à persuader dans les milieux populaires  que, en fonction de notre origine, nous n’avons pas de combat commun, ils ont gagné. Avons-nous des intérêts communs, quelles que soient nos origines ? Oui ! Avons-nous des places différentes dans la société ? Oui, prenons-les en compte mais cela ne nous place pas dans des camps différents. Qui a intérêt à créer ce clivage dans les milieux populaires ?  On vient de loin. Jusque dans les années 90, il y a eu négation de l’existence de discriminations dans notre pays. Aujourd’hui, toutes les recherches confirment que nous sommes non pas devant des discriminations résiduelles mais systémiques, qui ont une fonction économique et sociale. Il y a une segmentation du marché du travail en fonction du sexe, de la couleur, etc. On divise la classe ouvrière en segmentant le marché du travail. Il faut faire des actes pour rendre impossible comme si ces discriminations n’existaient pas. Il est temps de ressortir dans la rue là-dessus. Il faut réinventer une radicalité sur ce front.

 

 

Propos recueillis par Dany Stive

photos Patrick Nussbaum

 

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tom 02/12/2013

Je pense que la mère des discriminations, c’est la politique de classe qui est imposée à ce pays. Après