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9 janvier 2012 1 09 /01 /janvier /2012 16:42

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Les éducateurs de rue, spécialisés dans la prévention de la délinquance, sont parfois le dernier lien avec des jeunes abandonnés par l’école mais déjà répertoriés par la justice. Victimes des réformes de la RGPP et des exigences de rentabilité, les éducateurs travaillent sous tension et souffrent d'un manque criant de reconnaissance sociale et salariale. Tour d’horizon d’une profession malmenée.

La prévention spécialisée intervient dans les interstices, dans cet espace mouvant qu'est la rue. Là où précisément les institutions publiques ne sont pas, et où parfois, les associations ont jeté l’éponge. Marion* travaille depuis six ans dans une association de prévention spécialisée dans le quartier Nord d’une ville moyenne. Elle est passionnée par son métier mais préfère garder l’anonymat pour être plus libre dans ses propos. Cette éducatrice de rue s’occupe « des personnes en marge ou en voie de marginalisation » et tient tout de suite à préciser les bases de sa mission : « Le principe de la prévention, c’est de se réinventer et de proposer des idées à partir des constats faits sur le terrain. Si le dispositif fonctionne, le but c’est que les gens s’en emparent ». La prévention spécialisée touche des jeunes, âgé de 12 à 25 ans, et leur famille. Quand on l’interroge sur ses conditions de travail et sur les moyens de son action, elle répond illico : « C’est paradoxal. Notre budget n’a pas été amputé. Les politiques de la ville nous soutiennent car ils ont besoin de nous. Mais, nos conditions de travail se dégradent à vue d'oeil parce que nous avons du mal à faire face à des situations sociales qui s’aggravent. Les jeunes subissent des politiques répressives qui les amènent presque systématiquement en prison. Dans le quartier, c’est comme un champ de bataille entre les jeunes et la police. Nous, on est au milieu ». L’écart est béant entre des jeunes « qui ne comprennent plus rien à la République, qui ne croient plus en rien et qui sont en colère et des policiers qui font des actions coup de poing en plein après-midi au milieu de mamans et de petits », témoigne-t-elle. S’il y avait une souffrance au travail, elle serait là, dans cet entre-deux. Les éducateurs sont sommés de choisir leur camp. La vision d’un territoire à l’abandon ne semble pas exagérée. Pour Marion, le manque de présence associative, le manque de services publics dans le quartier, le manque de perspectives décrédibilise la parole de l’éducateur. « Pour pouvoir dire aux jeunes qu’une autre vie est à leur portée ailleurs, il faudrait que ça soit vraiment possible. Et ce n’est pas le cas aujourd’hui

Dans le social, la souffrance au travail, un tabou ?

Même constat pour David Puaud, doctorant à l’EHESS et éducateur spécialisé, pour qui les injonctions paradoxales se multiplient : « L’assimilation des travailleurs sociaux à des fonctions de force de l’ordre est de plus en plus prégnante. Depuis la loi de prévention de la délinquance de 2007, certains dispositifs remettent en cause le secret professionnel. Des amalgames qui rendent complexe l’action des éducateurs de rue, dont les pratiques se fondent sur un rapport de confiance avec les jeunes du quartier. Du coup, ils peuvent être perçus comme des « balances »». Et le jeune éducateur de pointer la transformation du métier depuis dix ans avec des lois comme la directive européenne « services », les mesures liées à la RGPP ou encore la loi du 2 janvier 2002 sur l’évaluation et qualité dans l’accompagnement de la personne : « Ces logiques prescriptives et normatives ont des influences sur les pratiques concrètes des travailleurs sociaux, qui transforment leur fonction, leurs « être »». La souffrance des travailleurs sociaux semble un phénomène tabou dans l’action social. « Les professionnels se doivent au quotidien d’être dynamique, des personnes ressources auprès des usagers des services, remarque David Puaud. Parler de son mal-être c’est remettre en cause sa « fonction relationnelle », du coup, de nombreux travailleurs sociaux relativisent leur mal-être ». Des souffrances qui peuvent s'exprimer par des arrêts maladie ou par des attitudes addictives mais aussi par des actes extrêmes comme le suicide en décembre dernier d'un éducateur spécialisé à Dunkerque (voir la première photo).

Concurrence et embauche de contrats précaires...

phpThumb_generated_thumbnailjpg.jpgLes éducateurs ont le sentiment de voir se dresser, les uns après les autres, des obstacles législatifs et institutionnels incompatibles avec leurs pratiques. Ils doivent aussi faire face à la réorganisation progressive des structures associatives qui relèvent du secteur privé et qui calquent leur fonctionnement sur celui des entreprises. Les établissements sont soumis à des critères de rationalisation : non remplacement des départs à la retraite et embauches de contrats précaires. Jean-Pierre Gallasse, maître de formation à l’IUT de Tourcoing en éducation spécialisée confirme : « Les salariés se retrouvent seuls à devoir gérer des groupes, ça provoque forcément du stress et de l’angoisse. Les usagers sont de plus en plus nombreux et la montée en charge des problèmes n’est pas compensée par l’embauche de personnel. La disponibilité qui caractérisait l’éducateur est mise à mal. La relation de confiance est affectée. Les éducateurs sont amenés à répondre davantage à des prestations de service qu’à une fonction éducative ».  Pour autant, l'action sociale est-elle un outil du contrôle social ? Les travailleurs sociaux sont-ils présents sur les territoires en difficulté pour réguler les violences ? Ces questions, qui se négocient au quotidien, dépendent aussi bien de l'organisation des structures d'intervention que du degré de conscience critique des éducateurs sur l'instrumentalisation de leur action sociale. Manuel Boucher, membre associé au Centre d'analyse et d'intervention sociologiques (CADIS), étudie les paradoxes et les obstacles inhérents à cette profession, déterminée et secouée par les contextes sociaux-économiques et par les politiques nationales. Pour lui,  « le métier de travailleur social se négocie en permanence autour de trois axes : la logique de contrôle social avec la difficulté de tenir à la fois les valeurs émancipatrices et la nécessité de conformer les gens à des normes sociales ; la logique de service qui consiste à apporter un service aux gens et enfin la relation singulière de respect réciproque à l'usager ». Le métier se dérègle et perd son sens lorsque « l'une des trois logiques l'emporte sur les autres ».

"On a l'impression que les politiques piétinent notre expérience"

Pendant les Trente glorieuses, les éducateurs de rue pouvaient aisément apporter des solutions d'insertion par le travail. Depuis plusieurs décennies, désindustrialisation, chômage et processus de ghettoïsation sont passés par là. La décomposition de l'Etat social a entraîné celle de l'intervention sociale. Les rapports de force entre les différents corps du travail social (éducateurs, assistantes sociales et animateurs) se sont tendus. « Aujourd'hui, la place des éducateurs n'est pas assurée dans les quartiers. Au mieux, ils sont tolérés. Mais en aucun cas, on n'attend d'eux une aide réelle », précise Manuel Boucher. L'institutionnalisation de ces métiers exige des résultats en terme de pacification des rapports sociaux et écarte soigneusement toute politisation des usagers. Malgré cela, les éducateurs de rue se battent pour préserver une relation de confiance. Et trouvent « des stratégies pour ne pas violer le secret professionnel, un des fondements de leur pratique

N’empêche, l’exigence de rentabilité et de résultat devient de plus en plus pressante alors même que les éducateurs font face à des situations humaines difficiles. Les propositions de réinsertion professionnelle sont compromises par la situation de crise mais aussi par le manque d’initiatives et de moyens de l’Etat. C’est ce que dénonce Hanafi Rahnani, représentant syndical du SNPES-PJJ-FSU et éducateur à Amiens Nord. Pour lui, des solutions existent pour des jeunes en situation de délinquance mais cela dépend d'une volonté politique : « Les centres éducatifs fermés sont l’exemple de ce qu’il ne faut pas faire. Quand la fugue y est assimilée à un délit, comment voulez-vous que les jeunes aient confiance ? Il faut relire l’ordonnance de 1945 qui fait primer l’éducatif sur le répressif pour les mineurs délinquants. On a l’impression que les politiques actuels piétinent notre expérience. Nous refusons de perdre le sens de notre travail d’éducateur. C’est un recul dangereux. Il faudrait mettre le paquet sur l’insertion. Tous les jours, je vois des jeunes bosseurs qui ont envie de s’en sortir pour peu qu’on leur donne une chance…».

Ixchel Delaporte

* le prénom a été modifié par souci d'anonymat

photos D.R

Légende de la première photo : Les éducateurs spécialisés de Dunkerque lors d'une marche en hommage à leur collègue Fabrice, qui s'est suicidé début décembre. En cause : une altércation avec un jeune, dont la direction a rendu l'éducateur responsable.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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quartierspop - dans Social
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