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24 mars 2010 3 24 /03 /mars /2010 20:55

Professeur de littérature à l'Université de l'Illinois, à Chicago, Walter Benn Michaels publie en 2009 "La diversité contre l'égalité"*, une réflexion au vitriol, pour certains polémique, sur la signification de la diversité, vantée par Nicolas Sarkozy mais réclamée aussi par l'opinion publique. L'auteur dissèque cette notion de "diversité ethnique" pour décrypter ses enjeux économiques et idéologiques. Et si elle permettait de faire oublier la nécessité impérieuse de tendre vers plus de justice sociale ? Entretien avec l'auteur, entre Paris et Chicago.


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Plusieurs débats ont surgi récemment en France autour des statistiques ethniques, des quotas de 30 % de boursiers pour les grandes écoles et plus largement autour du débat sur l’identité nationale… Pensez-vous qu’ils s’inscrivent dans un mouvement d’évitement des questions sociales  ?

Walter Benn Michaels. Chacun de ces débats est un peu différent, mais je pense qu’il est juste de dire, non pas tant qu’ils évitent la question des inégalités, mais qu’ils posent la question en des termes qui confortent la légitimité du néolibéralisme contemporain. Le débat sur les statistiques ethniques en est une parfaite illustration. Il est assez clair que si vous voulez mesurer le degré de discrimination, ces chiffres peuvent avoir leur utilité. Mais il est également assez évident qu’une fois que vous aurez commencé à penser que la discrimination est le problème principal, vous aurez alors renoncé à l’idée d’une plus grande égalité entre les riches et les pauvres. Voici un exemple pour illustrer mon propos. Aujourd’hui aux États-Unis, nous nous inquiétons du fait que nos statistiques ethniques montrent – sans aucun doute à cause du racisme actuel et comme conséquence du racisme passé – que les Noirs sont surreprésentés parmi les chômeurs. Le taux de chômage global aux États-Unis est d’environ 10 %, Mais il est plus élevé chez les Noirs. Il est en revanche inférieur pour les Asiatiques et les Blancs. Quelle serait la solution au problème  ? Une économie dans laquelle plus de Noirs auraient un emploi, tandis que moins de Blancs et d’Asiatiques en auraient un  ? Ce serait en effet une manière de régler le problème de la discrimination. Pour autant, cela ne changerait bien entendu rien au problème du chômage en tant que tel, et cela ne ferait que réagencer les couleurs parmi les chômeurs. Le débat sur les statistiques ethniques a ceci de commun avec celui sur l’identité nationale que, du point de vue des inégalités économiques, peu importe qui est gagnant. L’égalité est toujours perdante.

La « diversité », valeur américaine par excellence, a-t-elle une filiation historique avec l’idée de ségrégation raciale  ?

Walter Benn Michaels. L’attrait que suscite la diversité aux États-Unis pourrait s’analyser en partie comme une réaction à notre longue histoire liée à l’esclavage, puis à la ségrégation raciale. Mais la montée du néolibéralisme dans les années soixante-dix (la mobilité accrue des capitaux et la mobilité de la main-d’œuvre qui y est liée) joue un rôle encore plus important. C’est pourquoi, quoi qu’en pensent les politiciens, les hommes d’affaires apprécient toujours la diversité. C’est ainsi qu’ils parviennent à organiser une main-d’œuvre multiethnique. Cela dit, le néolibéralisme ne produit pas uniquement cette main-d’œuvre, il génère aussi des inégalités économiques accrues. La diversité est aussi une façon de gérer cet inconvénient. Lorsque l’écart entre les riches et les pauvres se creuse, la diversité permet de créer l’illusion de la méritocratie. Nous pouvons ainsi nous convaincre que si les riches ne sont pas tous des hommes blancs, cela veut dire qu’ils méritent leur fortune, parce que ni le racisme ni le sexisme n’auront joué un rôle dans l’acquisition de leur richesse.

Dans quelles circonstances la diversité s’impose-t-elle en France  ?

Walter Benn Michaels. La France est différente des États-Unis, car elle a connu moins d’immigration et n’est pas aussi inégalitaire. Néanmoins, elle est devenue beaucoup plus inégalitaire qu’elle ne l’était par le passé. En 1997, le niveau de vie des 10 % des plus pauvres s’élevait à 34 888 euros de moins que celui des 10 % les plus riches. En 2007, cet écart avait atteint les 43 080 euros. Ainsi, il arrive en France ce que nous avons également constaté aux États-Unis et au Royaume-Uni  : plus les inégalités augmentent, plus les élites ont besoin de les justifier au lieu de les atténuer. Chaque fois que l’on regarde Yazid Sabeg (chef d’entreprise, commissaire à la diversité et à l’égalité des chances – NDLR), on est censé voir en premier l’image d’un homme riche qui mérite son argent, puis, ensuite, la promesse de voir tous les gens riches mériter leur argent si nous parvenons simplement à nous débarrasser du racisme et à avoir un plus grand nombre de Yazid Sabeg, y compris des Sabeg femmes.

Vous dites que l’envers du racisme, c’est la diversité. Pourquoi  ?

Walter Benn Michaels. Il y a trois manières de réfléchir à la notion de race. La première consiste à croire que les races sont différentes et que certaines sont supérieures à d’autres. La deuxième consiste à penser que les races sont différentes mais égales. La dernière consiste enfin à nier qu’il existe des races. Du point de vue de la biologie, cette dernière conception est maintenant largement acceptée, ce qui explique pourquoi la race est parfois considérée comme étant une construction sociale. Sartre illustra cela de façon mémorable, il y a longtemps, quand (en parlant de race et non de religion), il écrivit que « le juif est un homme que les autres tiennent pour juif ». Ce qui, si cela est vrai, signifie (encore une fois, en laissant de côté la religion) qu’il n’existe pas de juifs, qu’il n’existe pas de race noire ou de race blanche. Il y a seulement des gens avec des couleurs de peau différentes, comme il y a des gens petits et d’autres grands, ou des gens intelligents ou d’autres qui le sont moins. Bien entendu, Sartre fut réticent à accepter cette conclusion, tout comme la majorité des gens l’ont été. Ainsi, les partisans de la diversité s’accrochent aux vieilles catégories raciales, mais les définissent comme des cultures plutôt que comme des races. En fait, aux États-Unis, le terme de culture, qui a été utilisé dans un sens contraire à celui d’une race, l’est désormais comme un synonyme de race. Le multiculturalisme ne se réfère pas au fait que les gens ont des goûts différents en musique ou même qu’ils ont des convictions différentes sur la question de savoir si Jésus est mort pour leurs péchés. Cela signifie que les gens ont des couleurs de peau différentes. Ainsi, quand un collègue noir et moi allons dîner au restaurant et que nous parlons des livres que nous avons lus, des équipes de sports que nous supportons, et des opinions politiques que nous partageons, en dépit du fait que nous appartenons à exactement la même culture, nous sommes un brillant exemple de multiculturalisme, de la différence de couleur de peau que la diversité nous pousse à valoriser et à respecter. De plus, non seulement nous appartenons à la même culture, mais nous appartenons aussi à la même classe. C’est parfaitement évident lorsqu’on se compare au serveur qui nous apporte notre repas et qui gagne un cinquième de ce que nous gagnons, ou au voiturier qui gare notre voiture et qui gagne le dixième de notre salaire. La notion de diversité nous impose de respecter les différences. Mais les différences n’ont rien à voir avec la couleur de la peau ou la culture, ce sont des inégalités économiques, celles qui concernent l’argent, et elles ne sont pas respectables.

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Vous expliquez les étapes qui 
ont permis l’acceptation progressive des inégalités comme une donnée à prendre en compte mais pas forcément à combattre. 
La discrimination positive fait 
partie de ces étapes. Comment fonctionne-t-elle  ?

Walter Benn Michaels. Le grand attrait de la discrimination positive ne réside pas tant dans la solution qu’elle offre que dans le diagnostic du problème qu’elle établit. Le diagnostic est que nos élites ne sont pas véritablement méritocratiques, compte tenu de la discrimination contre les femmes et les personnes de couleur. Et bien sûr, la solution – la discrimination positive en faveur des femmes et des personnes de couleur – soulève immédiatement la critique selon laquelle il s’agit juste d’une autre forme de discrimination, cette fois contre les hommes blancs. Finalement, chacun en arrive à accuser l’autre de racisme et de sexisme, et personne n’a alors à se préoccuper des lourds mécanismes de redistribution qui seraient nécessaires si l’on souhaitait obtenir une élite véritablement méritocratique.
Comme le suggère votre question, du moins aux États-Unis, les élites elles-mêmes ont généralement soutenu la discrimination positive. Apparemment, les enfants issus de familles riches, fréquentant pour la plupart les meilleures universités du pays, assument beaucoup plus facilement les privilèges que leur confère leur fortune que des privilèges découlant de l’appartenance ethnique. Et, bien sûr, nous commençons à observer le même phénomène chez les dirigeants d’entreprise français, qui sont des fervents partisans de la diversité, ils ne veulent pas seulement être riches mais aussi se sentir vertueux.

Pour vous, il n’existe aucune contradiction entre la perpétuation des élites et leur diversification…

Walter Benn Michaels. Le débat sur les grandes écoles est intéressant parce que l’objectif des 30 % de boursiers est justifié par le souci de l’égalité et de la diversité. Or, il est assez évident que ces deux concepts n’ont rien à voir l’un avec l’autre. Un étudiant noir et pauvre entrant à HEC, par exemple, n’aura pas envie de perdre sa « négritude », c’est sa pauvreté dont il veut se débarrasser. Ainsi, l’admission d’un plus grand nombre d’étudiants pauvres ne contribue pas en soi à la diversité. Et encore moins à l’égalité. De plus en plus, en France, comme aux États-Unis, le débat porte essentiellement sur la nature de l’élite, alors que le vrai débat devrait plutôt porter sur la nécessité ou non d’avoir une élite. Le mois dernier, Alain Minc et François Pinault soutenaient, dans une tribune, l’initiative des 30 % de boursiers, faisaient remarquer que « naturellement », ils ne niaient pas que « pendant des décennies » le mode actuel de sélection avait bien fonctionné et fourni à « l’économie française des gestionnaires et des ingénieurs d’un excellent niveau international ». Leur idée est simplement qu’en peaufinant un peu le système, les choses iront encore mieux. Mais qu’est-ce qui a si bien fonctionné au cours de ces dernières décennies  ? Pour qui exactement cela a-t-il été si positif  ? Eh bien, la réponse est que la dernière décennie a été très fructueuse pour les riches, mais pas pour les autres. Comme l’a montré le travail de Camille Landais (économiste français de l’université de Berkeley – NDLR), les revenus des plus riches, soit un dixième de la population, ont fortement augmenté, tandis que les revenus des 90 % restants stagnaient. Il montre que l’« explosion des inégalités » est si forte que la France pourrait bien suivre « les modèles anglo-saxons » et devenir aussi inégale que les États-Unis et le Royaume-Uni. Peut-être est-ce ce que Minc et Pinault veulent dire lorsqu’ils félicitent les grandes écoles d’avoir atteint « un excellent niveau international ». Or, la défense comme la critique de l’objectif des 30 % de boursiers reposent sur le postulat selon lequel une élite est une bonne chose, ce qui est vrai du seul point de vue de l’élite. Dès lors, si ce que nous voulons, c’est plus d’égalité, nous ne devrions pas nous inquiéter de la couleur de peau des élites, ni du fait de savoir à quel point leurs parents étaient pauvres. Nous devrions nous concentrer sur la manière de les rendre moins élitistes.

Être victime de « classisme » consiste à transférer le scandale non pas sur le fait d’être pauvre mais sur le manque de tolérance vis-à-vis des pauvres. Pouvez-vous détailler le fonctionnement de ce « classisme »  ?

Walter Benn Michaels. L’injustice inhérente au racisme et au sexisme consiste à traiter les autres comme s’ils étaient inférieurs du fait de leur (supposée) race ou de leur sexe. Mais ce type de traitement constitue un préjugé, car votre sexe et votre couleur de peau ne font pas de vous des êtres inférieurs. L’approche de classe étend cette même logique aux différences économiques  : vous ne devriez pas être considéré comme inférieur simplement parce que vous avez moins d’argent. Il y a toutefois ici un problème évident  : avoir la peau foncée n’est effectivement pas moins bien qu’avoir la peau claire, avoir un vagin n’est pas moins bien qu’avoir un pénis, mais avoir très peu d’argent est vraiment moins bien que d’en avoir beaucoup  ! Une mauvaise éducation est moins bien qu’une bonne éducation, un petit appartement en banlieue est moins bien qu’un grand appartement sur l’île de la Cité, un emploi dans un supermarché pour gagner 15 000 euros par an est moins bien qu’un emploi dans une banque pour gagner 70 000 euros par an. Le problème dans le fait d’être pauvre, ce n’est pas tant que les gens vous traitent injustement comme si vous valiez moins, le problème, c’est que vous vivez réellement moins bien. Autrement dit, l’approche de classe consiste à traiter le problème des inégalités économiques comme s’il s’agissait aussi d’un problème de discrimination, tout comme le racisme et le sexisme. Or, ça ne l’est pas. En fait, s’efforcer de respecter les gens pauvres plutôt que d’essayer d’éliminer la pauvreté, c’est une politique profondément conservatrice. Il n’est donc pas surprenant que dans des sociétés fondamentalement conservatrices comme les États-Unis et le Royaume-Uni, les gens sont très soucieux d’être sympas avec les gens pauvres mais beaucoup moins de tenter de les rendre moins pauvres.

Entretien réalisé par Ixchel Delaporte

Traduction et remerciements à Hervé Fuyet, Jeanine Lazorthes,

Emmanuelle Legrand et Stéphane Ragot.

Photo : Julie Jaidinger

(*) Éditions Raisons d’agir, 2009.

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adrien 26/03/2010


Analyse intéressante, une idée intuitive vu la vague récente de promotion pour la "diversité"
Parle-t'il des classes moyennes dans son livre? C'est d'elles que pourrait venir la plus forte adhésion au concept à visée méritocratique, mieux installés dans la société et donc plus "espérants"
que les plus pauvres qui en attendent peut-être moins pour eux-mêmes, qui ont intégré la hiérarchie sociale fixée en somme
En médecine les enfants d'ouvriers ou d'employés ne franchissent que rarement la porte d'entrée, au sens propre, certes le cout et la longueur des études sont dissuasives, mais il y a peut-être
aussi l'idée "c'est pas pour nous" quand bien même les possibilités scolaires existent
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