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9 novembre 2012 5 09 /11 /novembre /2012 17:09

UrVrp1r6shsDb co r-TqDl72eJkfbmt4t8yenImKBVaiQDB Rd1H6kmuBWL'association Artfactories m'a sollicitée pour faire une lecture critique du livre qu'elle vient de publier. Voici donc, dans son intégralité, le texte écrit et lu lors de la présentation du livre le mardi 6 novembre à la maison des Métallos à Paris, à propos de "Quartiers, les projets participatif au coeur de la (politique) de la ville".

 

 

D'abord je souhaiterais remercier Bahija Kibou et Artfactories de m'avoir donnée l'occasion de lire ce petit ouvrage qui, malgré sa brièveté, s'avère tout à fait redoutable puisqu'il affronte d'importantes questions de fond sur le sens des interventions des artistes dans les quartiers populaires et sur le sens de la participation des citoyens qui y habitent.

 

En tant que journaliste, chargée des quartiers populaires, je côtoie des artistes (cinéastes, metteurs en scène, comédiens) pour qui la question du sens de leurs interventions se pose si j'ose dire à chaque instant. Tous ceux que j'ai pu croiser lors de reportages se questionnent sur la pertinence de leur action, sur l'impact et le bénéfice qu'en retirent les habitants.

Les artistes font-ils partie du collectif qui se forme lors du projet ? Quelle est la nature des liens qui s'instaurent entre eux et les habitants ? Les habitants sont-ils partie prenante du projet ? Quelle est la place de l'habitant ? Quelle est la place et la légitimité de l'artiste ? L'artiste sert-il de soupape ou de "pacificateur social" dans un contexte socio-économique de plus en plus tendu, dans un contexte de rénovation urbaine des quartiers ? Enfin, comment faire pour qu'ils ne deviennent pas de simples "offreurs de service artistique", mais qu'ils puissent se faire les passeurs "des valeurs publiques de l'art" comme le souligne l'universitaire Jean-Michel Lucas ?

 

Vous l'aurez compris, beaucoup de questions surgissent à la lecture de ce petit ouvrage qui rassemble 15 thématiques articulées autour de paroles d'artistes, de responsables d'espaces culturels, de travailleurs sociaux, de responsables associatifs, d'élus et d'habitants ayant mis au point et participé à des projets culturels, que ce soit dans le cadre de la politique de la ville ou dans le cadre d'un centre social et culturel.

 

Plus que des recettes ou des réponses toutes faites, les entretiens permettent d'ouvrir des pistes et de confronter des visions parfois contradicatoires. Et c'est, j'imagine, tout à fait volontaire de la part des auteurs.

 

Sur le type de projets culturels et artistiques proposés aux citoyens, on voit se dessiner différentes approches. Pour certains, comme Salah Amokrane du Taktikollectif à Toulouse, il est clair que les projets se fondent sur "les expressions culturelles qui émergent des quartiers", c'est bien un mouvement qui part de la base et non pas l'inverse, c'est un choix assumé et volontaire. En revanche, lorsque des artistes viennent dans un quartier pour y intervenir, la question est de savoir jusqu'à quel point ils se laisseront imprégner ou déborder par l'imprévu. Et il semble bien à la lecture de ce livre que c'est aussi ce que recherchent certains artistes lorsqu'ils se rendent dans des territoires, dits de la politique de la ville. Les artistes peuvent faire des habitants la matière de leur oeuvre, ils peuvent aussi poser la participation des habitants comme conditions de réussite de l'oeuvre ou carrément procéder à la création même de l'objet artistique avec les habitants. Mais confrontés à une matière humaine, les artistes se heurtent à des réactions, à des refus d'entrer dans le jeu, bref au rejet des "injonctions participatives". C'est ici un point tout à fait essentiel. Régine Roméas, chargée de la médiation culturelle au CAP de Saint-Fons parle du risque de "démagogie culturelle" : "Je trouve un peu grossier de dire aux gens qu'ils sont tous artistes alors que les personnes peuvent aussi avoir plaisir à découvrir. On est tous sensibles mais on n'est pas tous acteurs". Geneviève Rando dit de son côté : "la légitimité des habitants est celle des enjeux dont ils sont porteurs". Et de la même manière, on pourrait ici postuler que celle des artistes se mesure à leur niveau d'engagement.

A cet égard, l'anecdote racontée par Rachid Elkoun, éducateur au centre social de la Brunetière à Bergerac, est très parlante. Il raconte que des artistes en résidence logeaient dans l'appartement d'un lieu culturel appelé La Gare mondiale, cet appartement a été cambriolé et les artistes sont allés rencontrer les "gros caïds", comme il dit, pour savoir les raisons de cette "visite". Et finalement c'est à partir de là que les relations se sont nouées et des projets ont vu le jour, autour du rap.

Evidemment, cela suppose une certaine souplesse dans le mode d'intervention. Et les institutions qui financent imposent des cadres strictes. C'est bien je pense toute la difficulté pour les artistes à la fois de rentrer dans des cases et de garder intacte leur liberté d'action et de création.

Je reviens encore une fois à la Gare mondiale et à son directeur Henri Devier, qui explique les enjeux relatifs aux projets de la politique de la ville. Pour lui, il est tout à fait possible de donner une tonalité différentes sur le terrain, prendre en quelques sorte le contre-pied de ce qui est demandé. Par exemple, questionnner la mémoire d'un quartier ou la mémoire de l'immigration revient, du point de vue des institution, à convoquer le registre de l'émotion. Eh bien Henir Devier lui se propose je le cite "d'imaginer un projet qui interroge les possibilités qu'on donne aux habitants pour prendre part à la transformation de leur quartier". Ce qui n'est pas dutout la même chose ! Un avis partagé par Olivier Marboeuf, directeur artistique de l'Espace Khiasma aux Lilas qui explique qu'il ne s'est "jamais caché de mettre à jour les principes de la démocratie en permettant à la parole de circuler différemment." Il dit ceci non sans humour : "Je fais des objets culturels une possibilité d'engager cette question, mais le coeur de mon projet c'est la démocratie. D'où quelques tensions avec les politiques qui croient que nous sommes un nid d'extrême gauche où l'on prépare la révolution !".

 

On rejoint alors la question précédemment formulée sur la place des habitants, sur l'interêt ou le bénéfice qu'ils en retirent et là encore, il semble difficile de faire des généralités. J'aurais envie de convoquer la parole de Geneviève Rando, directrice du centre social de Bordeaux nord qui recentre très nettement la probématique en donnant un sens collectif à l'acte ou à la pensée artistique et c'est bien un mode de vivre et un partage qui est en jeu. La culture étant un outil supplémentaire pour exercer pleinement sa liberté. Autrement dit, il n'y a pas d'un côté l'habitant passif qui recevrait la bonne parole artistique et de l'autre l'artiste acteur qui la délivrerait. C'est en tous les cas le préalable qu'elle pose aux artistes qui interviennent au centre social.

 

L'art est donc partout et la culture aussi

 

Mais ce n'est pas une évidence et certains continuent à séparer d'un côté la culture respectée des grands théâtre et de l'autre le socio-culturel, qui serait une sorte de sous-culture. C'est ce que Guy-André Lagesse, plasticien et directeur artistique des Pas Perdus à Marseille, explique dans le chapitre 5 du livre, intitulé Les règles de l'art. Pour lui, l'opposition entre art savant et art populaire n'a pas de sens et ne fait qu'alimenter le cloisonnement. Il plaide pour un apport mutuel, un va et vient de l'artiste à l'habitant, c'est-à-dire les pratiques artistiques populaires comme condition de la création contemporaine. C'est aussi ce que revandique Artfacories, dans ces chapitres du livre intitulés Carte blanche, qui s'insurge contre une "vision partielle et verticale de l'art, directement issue du dogme initial du ministère de la culture qui induit qu'il n'est d'art véritable que produit par des artistes professionnels". "Un malentendu", selon l'assocation qui a poussé les acteurs culturels à rechercher des financements du côté de la politique de la ville. Pour autant, leur plaidoyer revendique haut et fort une politique de droit commun, ce que demande de nombreux maires et nombreux acteurs sociaux : considérer les quartiers populaires non comme un sous-ensemble de la ville mais comme partie prenante, comme faisant partie intégrante de la ville. C'est ce qu'on appelle, l'égalité.

 

Là encore la parole de Salah Amokrane, du Taktikollectif va dans ce sens et je préfère le citer parce qu'il le résume très bien : "Ce qui ne va pas c'est que la politique de la ville est devenue le seul cadre politique pour intervenir dans les quartiers à tel point que c'est une raison pour faire mais aussi pour ne pas faire." Et pour lui, il est très clair que "l'action culturelle et les interventions artistiques ne peuvent pas être autre chose qu'un élément d'un dispositif de mobilisation plus générale".

 

Alors, ce petit livre qui regorge de paroles et de pistes a tenu évidemment à donner le point de vue des acteurs de la politique de la ville et à affirmer que manifestement les "rapports de force constructifs" entre artistes et élus sont encore possibles, malgré le corsetage administratif et les contraintes budgétaires. De leur côté, les élus confirment les difficultés d'inclure les zones urbaines sensibles dans une réflexion plus large de la ville, comme le dit avec franchise, Claude Touchefeu, élue à la politique de la ville et aux solidarités à Toulouse. Les opérations ciblées sont plus facile à réaliser que de réflechir des objectifs "en matière d'évolution des situations sociales".

 

Il est évident que la volonté politique et les choix impulsés par les élus comptent beaucoup. Ainsi, Marc Villarubias, responsable de la mission de coopération culturelle pour la ville de Lyon, a-t-il tenté de mettre en réseau et faire travailler ensemble les différentes institutions culturelles. Pas facile mais pas impossible de faire cohabiter différentes manières de pratiquer et de penser la culture.

 

Cette mise en réseau, ce manque de transversalité entre acteurs, c'est ce dont souffrent de nombreux acteurs dans les villes. Il m'arrive souvent de rencontrer des intervenants, des artistes, des travailleurs sociaux, qui se sentent isolés ou dont les démarches ne sont pas comprises par les élus. Et il me semble que ce livre est aussi un outil, une base de travail, pour permettre à tous les acteurs de questionner leur pratique, de la critiquer même, de prendre un peu de recul et aussi peut-être de dépasser les frontières intérieures qui empêchent un travail en commun. Il paraît dommageable que différents acteurs dans différents champs d'action se perçoivent comme concurrents alors qu'ils ont beaucoup à partager. Olivier Marboeuf de l'espace Khiasma le souligne très bien : "en tant qu'acteurs culturels, explique-t-il, on doit tenir compte de la frustration des travailleurs sociaux; il y a une survalorisation du travail artistique au détriment du travail social dans la politique de la ville. On ne peut pas se substituer."

 

Je voudrais conclure avec une petite anecdote. J'ai récemment travaillé sur les commémorations du décès de Zyed et Bouna, morts dans un transformateur en octobre 2005. Et à cette occasion, je me suis rendue à Clichy-sous-Bois, où je n'avais pas été depuis longtemps. J'ai recontacté André Valverde qui dirige un théâtre, appelé La Fontaine aux images, situé sous un chapiteau. Il n'était pas très content que je vienne le voir, comme les autres journalistes, au moment des commémorations et il m'a dit qu'à Clichy-sous-Bois, il y avait une vie après la mort. Et qu'il avait aussi de la culture et de l'art. Il m'a alors parlé de nombreuses pièces de théâtre qui allaient se monter, dont une avec un groupe d'habitants autour d'Aragon. Et que je ferai bien de venir voir ça. Il a conclu en me disant que tout ce travail manquait cruellement de reconnaissance. Que les habitants manquaient de reconnaissance en général et que ce projet leur apportait de la dignité et du respect. Et que si les médias s'intéressaient un peu plus à ces productions et aux effets qu'elles engendrent humainement, eh ben ça se serait pas du luxe !

 

Cette petite anecdote fait écho à la parole de Jean-Michel Lucas, universitaire rennais et ancien directeur de la Drac Aquitaine, qui abonde dans le sens de ce metteur en scène dont je viens de vous parler et qui dit la chose suivante : "Il faut récuser les projets qui connaissent les habitants mais ne les reconnaissent pas, c'est-à-dire les projets qui ne reconnaissent pas dans l'habitant, la population ou les gens, des personnes aux subjectivités complexes, incommensurables donc singulières, dignes d'estime, de respect et d'affection".

 

Ixchel Delaporte

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